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Être écrivain public : La Papeterie Tsubaki (Ogawa Ito)

Être écrivain public : La Papeterie Tsubaki (Ogawa Ito)

La papeterie Tsubaki, Ogawa Ito

Si je vous dis « écrivain public », à quoi pensez-vous ? Sans doute à un scribouillard d’un autre temps, binocle sur le nez, grattant un parchemin d’une longue plume affutée. Ou peut-être à une permanence en mairie, la possibilité de faire rédiger ces ennuyeux courriers administratifs pour envoyer une demande ou poser une réclamation. C’est un métier en apparence désuet. Mais qui se réinvente aujourd’hui, sous d’autres noms.

Être écrivain public au Japon

Le roman dont je parle ici raconte l’histoire d’Hatoko. C’est une jeune japonaise ; elle a un peu voyagé mais s’installe pourtant à Kamakura, petite ville côtière au sud de Tokyo pour y reprendre la papeterie Tsubaki, héritée de sa grand-mère. Son aïeule décédée l’a élevée de façon stricte et sans démonstration d’affection. Elle lui a transmis son art de la calligraphie et le métier d’écrivain public. Hatoko a commencé par se rebeller (trop de discipline et d’austérité !) mais a fini par faire sienne cette activité passée de mode.

Être écrivain public au Japon n’est pas chose facile. Les Occidentaux sont chanceux : environ 26 signes à dompter, en minuscules et majuscules. Quelques règles complexes à la logique tirée par les cheveux. Des verbes en début ou en fin de phrase selon les pays. Des accords, des déclinaisons, des irrégularités, des conjugaisons.

Rien de bien compliqué comparé aux 2000 signes (et c’est là le minimum syndical) que doivent maîtriser les japonais pour commencer à écrire correctement. La calligraphie est un art exigeant. A faire fuir tout être pragmatique en recherche d’efficacité.

« Il fallait mémoriser un nombre incommensurable de choses. »

Comme nous, les japonais se sont pourtant mis aux e-mails et leurs doigts glissent désormais sur des claviers ou des écrans de smartphone. Mais leur pays reste une terre fortement ancrée dans ses traditions. Alors l’écrivain public y a encore sa raison d’être. Cartes de vœux d’été, lettre de rupture d’amitié, condoléances… Autant de circonstances où l’on met les formes. C’est ainsi que des clients inattendus poussent la porte de la papeterie Tsubaki pour requérir les services d’Hatoko.

Une ambiance toute japonaise

Amateurs d’action, s’abstenir ! Le roman est lent. Ici, on prend le temps de boire le thé. La jeune femme prend son métier très à cœur. Chaque courrier est longuement réfléchi. Quel papier choisir ? Ancien, lisse, rugueux, blanc, moins blanc ? A chaque circonstance, sa texture, sa dimension, son toucher. Il en va de même pour l’encre et l’instrument. Quelle couleur ? Diluée, délavée, concentrée ? Pinceau ou stylo ? Quel stylo ? L’encre peut avoir la couleur des yeux de l’expéditeur ou refléter ses sentiments.

Vous trouvez ça absurde ? Pensez-y.

« Même la plus humble carte postale, du moment qu’elle est manuscrite, garde la trace vivante de l’esprit et du temps de celui qui l’a rédigée. »

Vous êtes-vous déjà posé certaines questions au moment d’écrire une vraie lettre, non dématérialisée ? Moi oui.

Je n’utilise pas de timbre joyeux ou coloré pour envoyer ma déclaration d’impôt, pas de stylo plume pour noter l’adresse sur l’enveloppe (la pluie risquerait de l’effacer), pas d’encre bleue pour un mot de condoléances. J’achète encore des cartes pour certaines occasions, sachant que cela sera plus apprécié qu’un texto. Je soigne la courbe de mon écriture lorsque j’écris un billet d’absence aux professeurs de mes enfants (aucune envie d’avoir une sale note !).

Tout cela a un certain charme, pas vrai ?

Calligraphie, être écrivain public au Japon

Hatoko pousse son expertise jusqu’à modifier sa façon de tracer les idéogrammes selon le profil de son client : il existe des écritures de femmes, d’hommes, de jeunes, de personnes plus âgées, d’amoureux transis, d’indécis ou d’individus en colère.

« L’écriture est le reflet de ce qu’on est. »

Elle a d’ailleurs passé des jours entiers à s’exercer dans sa jeunesse. Dessiner à l’infini le même symbole jusqu’à ce qu’il soit parfait. La calligraphie exige une extrême concentration. C’est une méditation. Lire ce livre, c’est ralentir.

Écrire pour les autres, passé ou avenir ?

Existe-t-il encore des écrivains publics ailleurs qu’au Japon ? En France ? Bien sûr ! L’orthographe reste un marqueur social et tout le monde ne la maîtrise pas. Un peu d’aide n’est jamais inutile au moment d’écrire un CV ou un courrier sensible.

Mais les écrivains publics d’aujourd’hui se sont adaptés. Ils ont des sites Internet et proposent leur aide pour toutes sortes de mission : rédiger l’histoire d’une vie, des articles de blog, des livres pratiques ou des romans. Leur métier a évolué : on n’écrit pas sur le web comme sur du papier à lettres. De nouvelles règles sont apparues : les textes doivent plaire à Mister Google sous peine de ne jamais être lus ; les internautes sont des gens pressés qui picorent ici et là, et se lassent vite ; les spécialistes du développement personnel rêvent d’écrire un feel good book pour asseoir leur notoriété ; les célébrités ne pensent qu’au Tweet qui fera le tour de la planète.

Les écrivains publics existent toujours et plus que jamais. Ils se nomment aujourd’hui « écrivains fantômes », « rédacteurs web », « copywriters », « storytellers », « coachs en écriture », « community managers », que sais-je encore ? Ils se sont diversifiés et digitalisés. Je le sais, j’en ai fait mon métier !

Quoi qu’il en soit, même exercée via Internet, cela reste une activité favorisant les contacts humains. Comment prêter sa plume à quelqu’un sans apprendre à le connaître ? Hatoko l’a bien compris et chacune de ses missions commence par une rencontre.

« Une lettre, c’est comme l’incarnation d’une personne. »

L’écriture, l’imprimerie, Internet. Quelle sera la prochaine révolution humaine ? Des robots-rédacteurs ? Certains en parlent. Moi, ça me fait sourire même si c’est très plausible. J’ai la faiblesse de croire qu’un texte écrit avec son âme dépassera toujours les performances d’une machine.

Ce livre est pour vous si :

  • Les atmosphères studieuses ne vous effraient pas ;
  • Vous êtes curieux de la culture japonaise ;
  • Vous voulez baisser votre fréquence cardiaque le temps d’un roman.

Difficulté de lecture : **

Le petit plus :

La reproduction exacte des lettres écrites par Hatoko dans le livre. C’est l’occasion de visualiser l’écriture japonaise, dont les caractères tombent à la verticale, comme une pluie de dessins symboliques et poétiques.

***
La papeterie Tsubaki – Ogawa Ito
Editions Philippe Picquier pour la traduction en langue française
ISBN : 978-2-8097-1356-5
375 pages
Titre original : Tsubaki bunguten
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Littérature japonaise