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Evariste – François-Henri Désérable

Comment choisissez-vous vos livres ?

Chaque année, des centaines d’ouvrages sont proposés aux libraires et mis en rayon. Deux rentrées littéraires, des interviews, des images et des millions de mots lancés à tout va dans les médias pour tenter de nous convaincre. Impossible de tout lire, même pour quelqu’un qui y passerait littéralement sa vie, oubliant de manger et dormir. Il faut donc faire un choix.

Comment faites-vous ?

Dans le cas de ce livre, je ne suis pas influencée par la couverture. Collection blanche de Gallimard. Cette couleur sobre est censée être un gage de qualité et de haute voltige littéraire. Sauf que la haute voltige, parfois, donne mal au cœur.

Le sujet peut-être ? Oui certainement. Il s’agit de la biographie d’Evariste Galois, mathématicien génial dont j’ai croisé le nom lors de mes études et qui, à l’époque m’avait fait bien moins bonne impression qu’aujourd’hui !

Mais bon. J’hésite quand même. Il a y eu un tel raffut autour de ce livre à sa sortie. Et ce genre de tapage a tendance à m’éloigner. Je l’emprunte finalement à la bibliothèque. Me voilà sceptique. Comment résumer une vie, si courte soit-elle, en 167 pages ? D’autre part, j’ai entendu dire qu’on y parlait surtout de la vie de l’homme, et très peu de mathématiques. Dommage, j’avais espéré comprendre sur un tard ces histoires de résolution d’équations qui m’avaient échappé il y a des années.

D’ailleurs, l’auteur du livre explique la raison d’une telle absence :

« Il me faudrait la vulgarisation de la vulgarisation pour y piger quelque chose. »

Finalement, après un ou deux chapitres (par ailleurs très courts), je suis conquise ! Plusieurs biographies ont été écrites sur Evariste Galois mais celle-ci est unique. 167 pages, c’est peu, mais l’essentiel y est.

Ce livre est un condensé de ce que j’aime : un style teinté d’humour subtil, une page d’Histoire, des sciences, de la littérature, une touche de peinture… Magnifique.

Dans ce roman, vous croiserez les grandes figures de la première moitié du XIXe siècle, cette époque où la monarchie tente de reprendre ses droits face à une République qui se cherche. La révolution est encore récente, il est si facile de mettre le feu aux poudres. Evariste Galois s’enflamme, c’est un républicain passionné, il provoque, fait de la prison, tombe éperdument amoureux. Au fond de son cachot, au milieu de ce cahot, il écrit sa théorie, « point d’orgue d’une vie qui fut un crescendo inquiétant, tourmenté, au rythme marqué par le tambour de passions frénétiques jusqu’à l’effondrement final ».

Incompris et ignoré par ses contemporains, il lègue un héritage à l’origine des mathématiques modernes. A vingt ans. Pas mal, non ?

Quant à l’auteur, François-Henri Désérable, nul doute que son jeune talent nous réserve encore de belles pépites. Son style pourrait être celui d’Evariste : provocateur et sans détours. Son narrateur est insolent, délicieusement agaçant ; il interpelle le lecteur, qu’il imagine lectrice et demoiselle et qu’il ne ménage pas toujours. Ses phrases capturent l’essentiel des vies humaines et l’ambiance d’une époque. Et voilà qu’en 167 pages vous saisissez le message, vous comprenez l’urgence animant ce génie méconnu qui jouait avec les nombres comme les grands romanciers jouent avec les mots.

Une dernière chose… Cherchez donc un portrait d’Evariste Galois sur Internet. Cherchez ensuite la photo de François-Henri Désérable. Rien ne vous frappe ? Si comme le célèbre mathématicien, ce dernier cherche à marquer son temps, léguer une œuvre, laisser une trace, eh bien, il est sur la bonne voie !

« il n’est pas mort. Il est tout entier dans les pages qu’il nous a laissées. »

Difficulté de lecture : **

Ce livre est pour vous si :

  • Vous aimez les mathématiques. Ou pas.
  • Vous aimez l’histoire de France
  • Vous aimez l’insolence

Le petit plus : cette description magistrale de l’un des plus célèbres tableaux du patrimoine français. Je n’en dis pas plus, ce serait vous gâcher le plaisir.

***

Editions Gallimard, 2015

ISBN : 978-2-07-014704-5

167 pages

Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar

J’ai acheté ce livre il y a fort longtemps, parce que j’aime l’Histoire et que les empereurs romains me semblaient balayer toute la gamme des comportements humains, de la pire folie à la plus admirable clémence. Le livre a mûri des années dans une pile, car quand même, pour lire un classique, il faut du temps et le bon état d’esprit. La lassitude des fins de journée me portait plutôt vers les thrillers et les romans faciles.

Et puis, le fait de lancer et alimenter ce blog m’a conduite à revisiter mes réserves de lecture. L’envie de découvrir l’empereur Hadrien et l’académicienne Yourcenar était intacte. L’œuvre m’a offert deux belles rencontres.

Hadrien

Rencontre avec Hadrien, empereur romain connu pour son esprit et ses réalisations. L’homme est diablement intelligent, féru d’architecture, d’arts et de lettres, passionné par la culture grecque, habile pour mener la guerre et surdoué pour conclure la paix.

Le livre est une lettre présumée qu’il écrit à son successeur (le futur Marc Aurèle), dans laquelle il transmet ses réflexions, partage ses motivations, retrace les grandes étapes de sa vie et en fait le bilan.

Hadrien a œuvré pour Athènes qu’il adore, Rome et son empire. Il a parcouru ce dernier pendant ses vingt ans de règne, y réglant les problèmes, construisant ici routes et aqueducs, érigeant là une ville entière ou bien y restaurant temples antiques. On lui doit notamment la forme actuelle du Panthéon de Rome, ce magnifique dôme percé en son sommet et dédié à tous les Dieux. Il fut à l’origine du château Saint-Ange, dans la même ville, qui devint, dans sa forme primitive, son mausolée.

Il réforma le code romain, le clarifia, améliora la condition des esclaves, des femmes ou des classes dites inférieures.

« Une partie de nos maux provient de ce que trop d’hommes sont honteusement riches, ou désespérément pauvres. »

Mais son objectif essentiel était sans conteste d’établir et pérenniser la paix au sein de l’empire. La fameuse Pax Romana. Sa première action fut de stopper la politique conquérante de son prédécesseur Trajan, d’abandonner les territoires impossibles à sécuriser, figer les frontières et établir de bonnes relations avec les voisins immédiats.

Alors c’est vrai, il a construit un mur. Le célèbre « mur d’Hadrien » à l’actuelle jonction entre l’Angleterre et l’Ecosse. Il a également renforcé les fortifications d’Europe centrale. Mais ces constructions semblent moins agressives que certains murs tristement actuels. Il s’agissait avant tout de sauvegarder la paix, et parfois même, de donner une base aux échanges avec les populations qui vivaient au-delà. S’il fallait une guerre, elle ne serait que défensive.

« Ce rempart devient l’emblème de mon renoncement à la politique de conquête »

Bien sûr, Hadrien fut empereur. Empereur romain. Ce qui le rendit souvent autoritaire, voire rancunier et cruel. Ne nous trompons pas d’époque. Il élimina certains rivaux d’une manière fort peu louable. Vers la fin de son règne, il combattit sans pitié les juifs de Jérusalem, n’étant pas acquis au monothéisme et lui préférant la liberté de culte, qu’il soit antique ou plus récent.

« Je ne le nie pas : cette guerre de Judée était un de mes échecs (…) je n’avais pas su être à temps assez souple ou assez ferme. »

Mais à l’heure de désigner son successeur, il eut à cœur de choisir un homme qui poursuivrait son action pacifique. La guerre reviendrait encore et encore dans le futur, mais il espérait qu’elle alternerait avec des périodes de paix salutaires.

J’ai découvert dans ce livre une sagesse humaniste et éclairée, une lucidité appliquées à toutes les étapes de la vie, jusqu’à la plus ultime.

« Je suis comme nos sculpteurs : l’humain me satisfait ; j’y trouve tout, jusqu’à l’éternel. »

Sont-elles réellement celles d’Hadrien ? Ou ont-elles été adroitement remodelées par l’auteur ?

Question légitime. C’est là qu’intervient la deuxième rencontre.

Marguerite Yourcenar

Je ne connaissais d’elle que son nom.

J’ai rencontré son écriture, qui emprunte aux styles d’antan sans s’encombrer de leurs lourdeurs. Aucun cliché dans ses lignes, mais des phrases incroyablement précises, qui marquent l’esprit et sont souvent d’une grande poésie.

J’ai perçu l’immense travail de recherche derrière cette œuvre. Hadrien a vécu au IIe siècle de notre ère. Les informations à son sujet sont donc peu nombreuses et obscures au profane. Une note, à la fin du livre, indique les sources utilisées par l’auteur. Elles sont très diverses, allant d’œuvres anciennes évoquant Hadrien directement ou non, aux inscriptions et sculptures que l’empire a laissé sur ses bas-reliefs. Un travail de fourmi donc, qui a permis à Marguerite Yourcenar d’être au plus près de l’empereur, et le pousser à parler, penser, se souvenir et réfléchir comme il aurait pu le faire.

A la suite des « Mémoires d’Hadrien », l’édition Folio propose les carnets de notes de l’auteur qui y expose ses doutes et ses interrogations, ainsi que la genèse du livre. Une mine d’or pour qui s’intéresse à l’exercice difficile de la biographie.

« Quoi qu’on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c’est déjà beaucoup de n’employer que des pierres authentiques. »

Vous l’aurez compris, ce classique est un coup de cœur. Pas facile à lire, certes. Mais tellement riche. J’ai pris soin de relever la bibliographie de Marguerite Yourcenar afin de ne pas en rester là…

Si vous avez lu ces « Mémoires d’Hadrien » n’hésitez pas à partager votre expérience dans les commentaires. Que vous ayez aimé ou non. Je ne suis pas aussi intransigeante qu’un empereur romain.

Difficulté de lecture : ***

Ce livre est pour vous si :

  • Vous aimez la grande Histoire
  • Vous vous sentez l’âme humaniste
  • Vous aimez la belle écriture, celle qui résiste un peu, puis vous comble de plaisirs littéraires

***

Paru aux éditions Gallimard en 1974

(Librairie Plon en 1958 pour la première édition)

ISBN : 978-2-07-036921-8

364 pages

L’étrangère – Valérie Toranian

Aravni est une grand-mère atypique. Elle parle un très mauvais français, cuisine des plats terriblement lourds et fascine sa petite-fille, narratrice et auteure du roman. Car Aravni est arménienne. Etablie depuis longtemps dans la capitale française, elle défend pourtant sa culture avec vigueur face aux manières toutes parisiennes de son entourage. Elle porte un lourd passé ; c’est une rescapée du « génocide arménien ». Que cache donc cette vilaine expression ?

C’est ce que Valérie Toranian tente de mettre à jour, malgré le silence pudique de son aïeule. Par les questions qu’elle lui pose, l’auteure découvre peu à peu ses racines arméniennes, tiraillée entre ses deux familles, l’occidentale et l’orientale. Les deux histoires, celle de la grand-mère, celle de la petite-fille, sont étroitement imbriquées tout au long du livre. Elles se rejoignent et s’entremêlent.

La vie d’Aravni est tragique et déroutante. Le roman met en lumière les comportements des uns et des autres et le lourd héritage légué aux descendants.

Cent ans après les faits, les Arméniens se battent toujours pour que soit reconnu le génocide.

« Je voudrais être juive parce que c’est comme être arménien avec la reconnaissance en plus. (…) Le fait que les Turcs refusent jusqu’à aujourd’hui de reconnaître le génocide des Arméniens rend fou. »

Comme beaucoup, vous en avez peut-être entendu parler, sans vraiment en connaître les détails. Voici l’occasion d’entendre la voix d’un peuple méconnu et de mieux comprendre le conflit historique qui l’oppose aujourd’hui à la Turquie. Le 24 avril est jour de commémoration et 2015 fut l’année du centenaire (le livre est sorti peu après cette date)

Le roman propose également une réflexion sur la genèse des exterminations de masse.

« L’entreprise d’extermination totale passe par la déshumanisation des victimes : faites-en des animaux, hagards, prêts à tout pour survivre (…)

Ma grand-mère, drapée dans son admirable orgueil, son diplôme collé à la peau  refusait de devenir la bête qu’ils voulaient qu’elle devienne. »

Qui ne s’est un jour posé cette question : « comment de telles horreurs peuvent-elles être commises ? justifiées ? ou simplement imaginées ? » Le livre fait bien sûr écho à ce que l’Europe a connu quelques années plus tard, à d’autres terribles convois de la mort. Autre peuple, autre période, même souffrance.

Et cette Histoire, qui, aujourd’hui encore, ne cesse de se répéter…

Difficulté de lecture : *

Ce livre est pour vous si :

  • Vous aimez les témoignages romancés
  • Vous voulez en savoir plus sur cette page sombre du vingtième siècle
  • Vous êtes curieux de la lointaine Arménie. Vous découvrirez dans le livre un peuple et une culture colorés, aux valeurs fortes et persistantes

Le petit plus : les tire-bouchons, biscuits salés en forme de tresse cuisinés par la grand-mère, et que la narratrice adore.

***

Paru aux éditions Flammarion, 2015

ISBN : 978-2-0813-6329-8

238 pages

Littérature française

Grand prix 2015 de l’héroïne Madame Figaro

La femme qui fuit – Anaïs Barbeau-Lavalette

Me voilà replongée dans la littérature québécoise, à la découverte d’une femme complexe que l’on s’efforce de comprendre au fil des pages, sans jamais y parvenir tout à fait.

Suzanne Meloche est une artiste, peintre et poète, contestataire. Née en 1926, elle veut demeurer libre dans un siècle qui ne le lui permet pas. Sa propre mère a renoncé au piano pour une vie terne qu’elle a passée à élever ses enfants, sans plaisirs et sans un sou. Suzanne fuit ce schéma familial, la misère et la triste condition des femmes de l’époque.

« Tu sais maintenant que tu as un ailleurs. Ce que tu ne sais pas, c’est que tu en auras toujours un, et jamais le même. Ce sera ta tragédie. »

Elle file à travers le vingtième siècle, rompant tout lien naissant, se coupant systématiquement de ses racines. Elle s’échappe, loin de sa famille, loin des hommes qu’elle aime pourtant sans retenue, et finalement loin de ses enfants. Elle abandonne ses bébés, sa fille Mousse et son fils François. Deux herbes sauvages qui pousseront loin d’elle, sacrifiées parce qu’il faut rester libre.

Comment être à la fois mère et artiste sans contraintes ?

Comment pardonner un tel geste ?

L’auteure, Anaïs Barbeau Lavalette est la fille de Mousse (Manon Barbeau de son nom officiel), et Suzanne Meloche est sa grand-mère. Enfant, elle déteste cette aïeule qui ne lui a transmis que le vide et l’absence. Devenue adulte, elle fait pourtant appel à une détective pour l’aider à reconstituer et écrire cette vie atypique.

« Parce que je suis en partie constituée de ton départ. Ton absence fait partie de moi, elle m’a aussi fabriquée. Tu es celle à qui je dois cette eau trouble qui abreuve mes racines, multiples et profondes. »

Elle nous livre ce récit dans un roman entièrement rédigé à la deuxième personne, comme si elle interpellait sa grand-mère, comme si elle la convoquait pour une explication tardive. Les phrases et les chapitres sont courts, le style incisif.

Les descendantes de Suzanne sont finalement devenues artistes. Elles aussi ont « ce besoin d’être libre, comme une nécessité extrême ». Mais Anaïs précise : « Je suis libre ensemble, moi. » La famille est enfin soudée, la fuite s’est arrêtée. Et dans la toute dernière page, l’auteure remercie ceux qui lui ont « permis d’écrire et d’avoir des enfants en même temps. »

A la décharge de Suzanne, il faut bien admettre que l’époque a changé, même si de nombreuses difficultés persistent. Le roman offre un aperçu efficace du vingtième siècle, de ses heurts et ses évolutions en Amérique du Nord. Crise de 29, conflit mondial, lutte pour les droits des femmes, des amérindiens et des noirs, guerre du Vietnam. Autant de déflagrations dont le souffle emporte Suzanne. Inconvénient d’être sans attaches.

« Tu te dis que la vie est sale, et que c’est comme ça que tu l’aimes. »

Le livre est aussi l’occasion de découvrir les Automatistes, groupe d’artistes et d’intellectuels québécois des années 40 et 50. Leur chef de file Borduas rédige le manifeste du Refus Global, déclaration révolutionnaire remettant en cause la mainmise religieuse et les valeurs québécoises de l’époque.

Deux articles intéressants à lire sur le sujet et le rôle que Suzanne y a joué (ne cliquez qu’après avoir lu le livre !) :

http://www.le-surrealisme.com/automatistes.html

http://www.ledevoir.com/culture/actualites-culturelles/449781/les-petits-enfants-de-refus-global

J’ai découvert le roman lors du dernier salon du livre de Paris auquel assistait Anaïs Barbeau-Lavalette. En lui parlant ce jour-là, j’ignorais encore tout de son histoire. Je comprends maintenant le sens de sa dédicace : « à Laetitia, et, par ricochets, à L. et R. (mes enfants) Et à la suite du monde… »

Difficulté de lecture : ***

Ce livre est pour vous si :

  • Vous êtes touché par les histoires de famille, les liens mère-fille, la maternité
  • Vous vous sentez l’âme rebelle
  • Vous êtes curieux de l’histoire du Québec. Si, comme moi, vous n’y connaissez rien, soyez prêt à consulter Internet de temps en temps. Vous en apprendrez beaucoup sur ce territoire francophone emblématique

Le petit plus : la description d’un épisode incroyable de la lutte pour les droits des noirs aux Etats-Unis. Comme si vous-même étiez dans ce bus. Je ne vous en dis pas plus.

Anecdote : Suzanne et ses amis artistes fument des cigarettes du Maurier, très populaires au Canada. La marque fut fondée à l’origine par le père de Daphné du Maurier. Qui est cette Daphné ? Retrouvez là ici !

***

Paru aux éditions Marchand de feuilles, 2015

ISBN : 978-2-923896-50-2

378 pages

Prix des libraires du Québec

Prix France-Québec

Grand prix du livre de Montreal

Littérature québécoise

Manderley for ever – Tatiana de Rosnay

Connaissez-vous le film « Les oiseaux », d’Alfred Hitchcock ? Oui, sans doute. C’est devenu une référence, au même titre que « La mort aux trousses » ou « Fenêtre sur cour ».

Saviez-vous que ce film culte était tiré d’un recueil de nouvelles « The Birds and Other Stories », de l’auteur Daphné du Maurier, publié en 1952 ?

Daphné du Maurier… C’est cette jolie femme, un peu rebelle, que vous voyez sur la photo mise en avant dans cet article. Ecrivain britannique du XXème siècle, aux origines françaises revendiquées. Auteur qui a fasciné Tatiana de Rosnay à tel point qu’elle a écrit cette magnifique biographie, pour moi premier coup de cœur de l’année 2017.

« Je l’ai décrite comme si je la filmais, caméra à l’épaule, afin que mes lecteurs comprennent d’emblée qui elle était. », peut-on lire dans la préface. Comme beaucoup, grâce à ce livre, j’ai été envoûtée par Daphné du Maurier, femme libre et résolument moderne, écrivain souvent boudé par la critique, au talent pourtant incontestable. J’ignore qui elle était vraiment, ne la connaissant que par le biais de ce portrait. J’ai très envie de croire qu’il lui ressemble, ainsi que le souhaite Tatiana de Rosnay. C’est en tout cas l’impression qu’il donne.

Vous n’aimez pas les biographies ? Pas d’inquiétude. Celle-ci est tout, sauf une liste de lieux, dates ou faits froidement énoncés. On accompagne Daphné du Maurier, on écrit avec elle, on devient Daphné du Maurier. J’ai découvert une romancière hors pair, hors normes, hors de son temps également car, à bien des égards, en avance sur l’époque.

Enfant, ce n’est pas une petite fille comme les autres. Elle mène la danse.

« Daphné daigne interpréter une fille seulement si cette dernière est héroïque et en armure, comme Jeanne d’Arc. »

Plus tard, elle assume ce côté viril, elle déteste porter des jupes et ne dédaigne pas l’amour des femmes ! Et c’est bien la voix d’Eric Avon, ce double masculin qu’elle s’est inventé, que l’on entend dans certains de ses romans.

Plus que tout, elle veut rester libre, loin des contraintes sociales et des mondanités. L’écriture lui offre son indépendance financière.

« (…) c’est écrire qui prend le dessus, écrire et gagner sa vie, vivre de sa plume, ne dépendre de personne, ni d’un mari ni de ses parents. »

Elle connaît son plus grand succès avec le célèbre « Rebecca », roman au suspense rampant qui la met en lumière. Le livre se vend, en Angleterre, aux Etats-Unis, puis dans de nombreux autres pays. C’est alors que la critique littéraire s’en mêle et commence à mépriser un tel engouement populaire :

« Les critiques ne vous pardonneront jamais le succès de Rebecca », lui dit son ami Arthur Quiller-Couch. Daphné du Maurier est jaugée, jugée, classée dans un genre qui lui ressemble si peu.

« Pourquoi est-ce que Rebecca est si vite catalogué « roman de gare » destiné aux midinettes assoiffées de romantisme ? Pourquoi brandir encore et toujours l’héritage des sœurs Brontë, au détriment du travail de Daphné, jugé inférieur et populaire ? »

Romanesque, peut-être, au sens premier du terme. Mais romantique, certainement pas ! Dans ses écrits, l’auteur n’hésite pas à choquer ses contemporains (on l’est sans doute moins aujourd’hui), elle y convoque sa part sombre, ce que l’amour et les émotions humaines peuvent avoir de plus noir :

« Il n’est question que de tromperies, vanités, manipulation, folie. Sa plume est mordante, enlevée, étonnamment caustique pour quelqu’un d’aussi jeune. »

« Elle préfère faire peur, déranger, donner le frisson, empêcher de dormir, que de se ranger du côté du lisse, du facile, de l’évident, de l’oubliable. »

Plus que le récit d’une vie, « Manderley for ever » est la genèse d’une œuvre littéraire réfléchie. Tatiana de Rosnay y explore un parcours d’écrivain : les débuts hésitants, les doutes, la détermination, les frénésies d’écriture, les inspirations.

Daphné du Maurier est profondément marquée par les lieux qu’elle arpente : sa Cornouailles chérie, la France, l’Italie. Ses romans sont emprunts de l’atmosphère des bâtisses qu’elle croise ou qu’elle habite. Manderley est devenu célèbre. C’est le manoir du roman « Rebecca », hanté par les secrets et la jalousie. Il fut inspiré par d’autres demeures, bien réelles, telle Menabilly, qu’elle seule aimait vraiment et où elle a vécu pendant plus de vingt ans :

« Est-ce mal, d’aimer la pierre comme si c’était une personne ? »

La romancière s’inspire également des personnes qui ont compté dans sa vie, son grand-père artiste, son père acteur, et ces innombrables écrivains qu’elle lit avec ferveur.

La biographie nous apprend ses rituels d’écriture, ces épisodes où elle s’isole, obsédée par ses propres personnages, délaissant sa vie de famille, et ignorant qu’autour d’elle, le monde continue de tourner.

Il y aurait tant à dire ! Cet article n’est qu’un pale reflet de ce passionnant récit de vie. J’avais déjà lu « Rebecca » et « l’Auberge de la Jamaïque ». Je n’ai plus qu’une envie : poursuivre ma découverte avec les recueils de nouvelles et autres romans, « Ma cousine Rachel », « la crique du français », pour n’en citer que deux.

N’en déplaise à la critique littéraire.

Difficulté de lecture : **

Ce livre est pour vous si :

  • Le processus d’écriture vous intéresse
  • Vous voulez partir à la découverte d’un auteur souvent méconnu du public français d’aujourd’hui
  • Vous aimez l’ambiance du XXème siècle

Les livres de Daphné du Maurier sont pour vous si :

  • Vous aimez les romans des sœurs Brontë (vous y trouverez des ressemblances, mais l’écriture de Daphné du Maurier est plus moderne et ses sujets plus sombres et psychologiques)
  • Vous aimez les aventures, les atmosphères inquiétantes et les secrets

Le petit plus : « Rebecca », le film, sorti en 1940. Parmi les adaptations de ses romans menées par Alfred Hitchcock, c’est la seule que Daphné du Maurier ait trouvé acceptable (il y en a eu trois : Les Oiseaux, Rebecca, l’Auberge de la Jamaïque). Le film est relativement fidèle à l’œuvre originale, même si la logique commerciale en a modifié le dénouement.

Autre petit plus : les photos de famille insérées dans la biographie. Voici également l’une des rares vidéos de Daphné du Maurier, à Menabilly, sa demeure fétiche. C’est elle-même qui la commente, en la redécouvrant quelques années plus tard (c’est en anglais, mais vous pouvez simplement vous laisser porter par les images. Voyez l’allure de l’auteur, son habit masculin et son pas décidé) :  Vidéo Daphné du Maurier à Menabilly

Pour aller plus loin : vous trouverez ici un article de l’Express décrivant l’excellent travail de Tatiana de Rosnay et sa passion pour la famille du Maurier.

http://www.lexpress.fr/styles/familles-royales/tatiana-de-rosnay-sur-les-traces-de-daphne-du-maurier_1657920.html

***

Livre de poche

1ère publication aux éditions Albin Michel / Héloïse d’Ormesson en 2015

ISBN : 978-2-253-06792-4

544 pages

Littérature française