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C’est une lecture qui commence par un défi.

Car franchement, qui, aujourd’hui, peut avoir l’envie spontanée de lire un tel pavé sur la Russie du XIXème siècle et ses combats contre l’Ogre Napoléonien ? 1243 pages dans cette version, dite moins dense et plus romanesque de l’œuvre de Tolstoï !

Un défi donc ! Lire un gros classique, histoire de se coucher moins bête… « Guerre et Paix » est celui qui me vient en premier à l’esprit. Malheur ! Dans quoi me suis-je embarquée ? D’autant plus que j’essaie toujours de terminer un livre, même lorsque la lecture en est pénible.

J’attaque les premières pages avec un enthousiasme un peu forcé. Et voici que défilent les bals et les dîners, les princes et les comtesses aux noms capricieux. Je farfouille sur le web à la recherche de quelques explications : l’auteur prend un malin plaisir à multiplier les dénominations. Les personnages sont tantôt désignés par leurs prénoms et leurs multiples variantes (Natacha = Nathalia = Nathalie), tantôt par leur nom de famille, tantôt par le prénom du père auquel on appose un suffixe qui lui-même a plusieurs versions.

Mal de tête…

Il me faut un carnet et un stylo. Je bâtis une généalogie repère qui me servira tout au long du livre. Première difficulté vaincue. J’apprends au passage que les russes de l’époque (nous sommes en 1805), ceux de la haute société, parlent français. C’est la langue incontournable dans les salons mondains.

« Il continuait de parler en français, ne prononçant en russe que les mots qu’il voulait souligner de son mépris. »

Finalement, la lecture n’est pas si difficile. Les chapitres sont très courts et le style abordable. Et puis, cette histoire d’héritage et de manipulation, ça commence à devenir intéressant…

Deuxième partie, cette fois, c’est la guerre ! Nous rejoignons l’armée russe, ses soldats, ses officiers, plus ou moins habiles et courageux. Pour profiter pleinement du spectacle, nouveau détour par Internet. Je trouve une ou deux cartes illustrant les campagnes napoléoniennes histoire de visualiser les champs de bataille. Et là, il faut bien le dire, un certain suspense s’installe.

Me voilà prise dans l’histoire, partie à la découverte des personnages réels qui croisent la route des héros de fiction, admirant au passage la maîtrise stratégique de l’empereur français. Je foule l’herbe d’Austerlitz, observe l’incurie des généraux austro-russes et assiste à leur terrible défaite. A ce propos, Tolstoï nous offre une phrase aussi majestueuse que la bataille :

« De même que dans une horloge le résultat de ces mouvements innombrables et complexes est un déplacement lent et régulier de l’aiguille qui indique le temps, le résultat de tous ces mouvements humains complexes de ces cent soixante mille Russes et Français, de toutes les passions, des désirs, des repentirs, des humiliations, de l’orgueil, des souffrances, des peurs et des enthousiasmes de ces hommes, fut la défaite d’Austerlitz, la bataille dite des trois empereurs, autrement dit un lent déplacement de l’aiguille de l’histoire universelle sur le cadran de l’histoire de l’humanité. »

C’est l’occasion de découvrir Napoléon Bonaparte que je connais bien mal, ses victoires, ses défaites. Un empereur vu de l’extérieur, longuement décrit, critiqué, parfois même admiré par ses ennemis. Le moins que l’on puisse dire est que ce diable d’homme a suscité bien des débats, et le roman n’en fait pas l’économie :

« Toute la force de cet homme réside dans son mépris pour les idées et dans le mensonge. Il suffit de convaincre tout le monde que nous sommes toujours vainqueurs et nous vaincrons. »

« Il n’arrivait pas à croire qu’il s’agissait de Napoléon, le vainqueur d’Austerlitz. Il le voyait de si près, c’était donc un homme ; il montait fort mal et était assis sur son cheval (ce qui frappait n’importe quel cavalier) Mais où était sa grandeur ? »

Tour à tour désigné comme « chef de guerre », « homme génial », « héros », « mauvais tacticien », « Antéchrist », « dragon », ou bien « traître à la révolution », haï ou adulé, il est omniprésent dans l’œuvre malgré de rares apparitions directes.

Ses campagnes sont le premier bouleversement auquel nos héros de fiction auront à faire face, une sorte de combat des « forces de la révolution contre les défenseurs de l’ordre ancien ».

Au long de ces centaines de pages, nous suivons principalement de jeunes aristocrates issus de cinq familles russes, qui se croisent et interagissent.

Après la guerre revient la paix et son lot de mutations sociales :

« Nous ne comprenons pas l’époque que nous vivons maintenant. »

Les péripéties ne manquent pas : manipulations, duels, tromperies, aussi bien qu’amour sincère, repentir et esprit de sacrifice. Les personnages ne sont jamais lisses, ni totalement purs, ni totalement mauvais. Ils cherchent désespérément leur place, un sens à leur existence, au sein de cette époque malmenée. Ils sont authentiques.

Il y a le jeune homme sympathique mais constamment indécis, « à quoi bon ? », maladroit, influençable et incapable d’agir ;

L’ambitieux, intelligent, qui se plie à toutes les conventions pour mieux progresser dans l’étrange hiérarchie de la haute société ;

Le héros sincère et beau, réformateur et efficace, trop souvent abattu par la nostalgie et les désillusions ;

La belle insouciante, narcissique, qui fait tourner les têtes et dont la seule peur est de devenir adulte ;

Le faible enfin, lâche à ses heures, progressant un peu par hasard mais sachant aussi reconnaître ses fautes.

Pas un d’entre eux ne restera indemne. Tous évolueront au gré des évènements et de leurs réflexions.

L’œuvre se termine sur la débâcle française. La roue a tourné et Napoléon est en déroute. Où donc est passée sa maîtrise stratégique ? Tolstoï nous livre son opinion sur cette chose profondément amorale et pourtant « éternelle et inévitable » qu’est la guerre. Il brosse un bien triste tableau de ces grands chefs de guerre, qu’ils soient français, russes ou allemands. Selon lui, ils ne maîtrisent rien, ne comprennent rien, ne sont pas plus libres qu’un cheval attaché à une roue mobile.

« La chose militaire relève (…) des lois inéluctables de la fourmilière qui gouvernent l’humanité, elle exclut tout libre arbitre personnel et toute connaissance des buts qu’elle poursuit. »

Toute l’action des soldats ne consiste qu’à faire en sorte que l’ennemi ait peur le premier et s’enfuie. Ils ne ressentent le besoin d’égorger que lorsque l’horreur touche les civils et leurs proches. Tout le reste n’est que mensonge. Les causes de la guerre ne sont que prétextes. Les tactiques sont inopérantes sur un champ de bataille où tout se passe dans l’instant. Les héros sont fabriqués après-coup par les historiens.

« Il avait peur, une peur irrépressible d’être tué, et il était incapable de retourner là où il courait un danger. »

Les personnages du roman traversent ce chaos et s’en trouvent irrémédiablement changés. De toutes ces épreuves ne restent finalement qu’amour du prochain et compassion.

C’est un peu groggy mais ravie que je referme ce pavé, finalement englouti en moins d’un mois. Défi relevé. J’ai découvert une époque révolue, une contrée lointaine, une pensée actuelle. « La guerre et la paix » est une fresque riche en couleurs, en fureurs et passions. Un roman que l’on pourrait bien transposer à notre époque : des champs de bataille et hommes politiques avec d’autres noms, mais des motivations et une impuissance toutes similaires ?

Difficulté de lecture : ***

Ce livre est pour vous si :

  • Vous aimez l’histoire et les épopées militaires
  • Vous n’avez pas peur de lire avec un carnet de notes à portée de main. Vous pouvez opter pour une lecture en deux temps pour ne pas risquer la lassitude que ne manquera pas de s’installer après quelques centaines de pages
  • Vous êtes curieux des forces, des sentiments, des fantasmes qui régissent les relations humaines, à l’échelle individuelle… ou nationale !

Le petit plus : cette œuvre est une mine de mots curieux, spécifiques, parfois désuets. Vous enrichirez votre vocabulaire militaire, lié à l’époque (cosaque, shako, uhlan, sabretache, havresac, hussard). Vous apprendrez le cri de guerre des armées russes (Hourra !). Vous croiserez nombre de ces termes que l’on comprend sans pouvoir en donner une définition précise. Et quelques originalités oubliées. Ma préférée : une « bas-bleu », mot masculin, désignant pourtant une femme, pédante et se piquant de littérature sans rien y comprendre. Molière aurait sans doute parlé d’une précieuse ridicule…

***

Paru aux éditions Points

ISBN : 978-2-7578-1971-5

1243 pages

Traduit du russe par Bernard Kreise

Titre original : Voina i Mir

Littérature russe