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Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

Couleurs de l’incendie, de Pierre Lemaitre

 

Avec ces Couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre tente un exercice littéraire difficile. Écrire le deuxième tome d’une trilogie me semble déjà être un défi de taille : il s’agit d’offrir une certaine continuité avec ce qui précède, sans jamais lasser ni décevoir le lecteur. Mais lorsque le premier tome, en l’occurrence Au Revoir là-haut, a décroché rien de moins que le prix Goncourt, la tentative devient franchement périlleuse. Le pari est-il réussi ?

De folles années

Le premier opus évoquait les multiples formes du traumatisme causé par la première guerre mondiale. Le conflit, traité sous un angle insolite. Avec les Couleurs de l’incendie, nous plongeons dans la suite de l’Histoire. Un épisode souvent survolé par les livres scolaires, éclipsé par deux périodes majeures et terrifiantes du XXe siècle.

Que savons-nous des années 20 et du début de la décennie suivante ? On sourit en pensant à la mode et à la musique, aux cabarets, aux robes à franges, aux porte-cigarettes. On hausse les épaules devant la frénésie boursière et les pendus de l’après jeudi noir. Et on fronce les sourcils en entendant la rumeur nazie dont le grondement sourd ne cesse de croître.

Il y a un peu de tout cela dans le roman de Pierre Lemaitre. Mais il y a surtout bien plus que cela. L’auteur y suit Madeleine Péricourt, héritière d’un empire bancaire qu’il lui faut gérer alors qu’elle n’y connaît rien et que son jeune fils souffre physiquement et psychologiquement. Elle est heureusement entourée d’hommes bienveillants et désintéressés qui ne pensent qu’à son bonheur. Enfin, presque. Enfin, pas vraiment.

« Le facteur commun à tous ces sujets était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes, de quelle façon on pourrait le dépenser. »

Ce sont donc les histoires de femmes de l’époque que nous conte Pierre Lemaitre dans les Couleurs de l’incendie. Elles ont été malmenées par la guerre, elles le sont encore lorsque les hommes reviennent des champs de bataille. Mais elles ont de la ressource. Chacune à sa manière use des singularités d’une France perturbée pour trouver sa place et survivre.

Les années 20 - Couleurs de l'incendie

De folles années !
(Crédit image : Annelise Batista via Pixabay)

Voici l’histoire d’une terrible vengeance pour explorer cette période entre deux cataclysmes, une époque complexe et méconnue qui, dans certaines pages, nous semble étonnamment familière.

« C’était un signe des temps, tout était objet de division, de contestation, de désaccord. »

Le maître des personnages exaspérants

Dans le précédent volet, j’avais déjà été frappée par la manière dont l’auteur crée ses personnages, leur donne une consistance et les fait évoluer sous nos yeux. Son art s’exprime une nouvelle fois dans les Couleurs de l’incendie. On y découvre à nouveau de vrais salauds, aux côtés desquels le Pradelle d’Au revoir là-haut fait mine d’enfant de cœur. Des brutes d’autant plus détestables qu’elles n’en ont pas l’air, qu’elles ne semblent même pas avoir conscience d’être du côté obscur. Elles agissent comme n’importe qui dans son bon droit. Le tout souligné par un humour latent et diablement efficace.

« On aurait dit un inquisiteur du Moyen-Âge. »

Leurs souffre-douleurs quant à eux sont parfois d’une naïveté à la limite du supportable. Quand Pierre Lemaitre brosse un portrait, il pousse le trait jusqu’au bout. Sans jamais tomber dans la caricature. On ne devient pas Goncourt pour rien.  

Mais ne croyez pas que tout reste figé à l’infini, sans nuances, le bien d’un côté, le mal de l’autre. Comme dans tous les bons romans, la plupart des protagonistes finissent par changer. L’assurance se transforme en peur, l’ambition en faiblesse, la faiblesse en ambition.

Il arrive même que l’on ait pitié des méchants et l’envie irrépressible de blâmer les victimes. Pierre Lemaitre s’ingénie à utiliser du très noir et du très blanc, à les mélanger tout au long des pages pour aboutir à des couleurs indéfinissables. Celles de l’incendie sans doute.

Les Couleurs de l’incendie est pour vous si :

  • Vous aimez l’humour subtil ;
  • Les romans historiques figurent en bonne place dans votre bibliothèque ;
  • Vous voulez être prêt pour la parution imminente du troisième tome.

Difficulté de lecture : **

Une dernière chose : pour répondre à ma propre question, selon moi, le pari est réussi. Même si Au revoir là-haut reste tout là-haut dans mon propre classement… Vous avez lu les deux romans ? Dites-moi donc ce que vous en avez pensé !

Ce livre faisait partie d’une sélection de la box littéraire Secrets d’Auteurs, qui décidément ne manque jamais un bon roman.

***

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN : 978-2-226-39212-1
535 pages
Littérature française

L’Art français de la guerre – Alexis Jenni

L’Art français de la guerre – Alexis Jenni

L’Art français de la guerre, Alexis Jenni

J’ai découvert Alexis Jenni grâce à La Conquête des îles de la Terre Ferme, véritable coup de cœur littéraire. Il fallait donc que je lise L’Art français de la guerre, roman primé et salué par la critique, lauréat du Goncourt en 2011. En l’ouvrant pour la première fois, je n’en savais rien d’autre que le titre. J’ignorais qu’il évoquait l’histoire d’un homme, Victorien Salagnon, militaire français survivant aux guerres, le second conflit mondial, l’Indochine puis l’Algérie. Une époque que j’ai redécouverte, sous un angle nouveau.

Un style dense et efficace

Le style est magnifique. Il respire le Goncourt. Alexis Jenni réussit ce tour de force qui caractérise les grands auteurs : dire ce que d’autres ont déjà répété, mais d’une manière inédite et touchante.

Inédite car le livre ne comporte pas le moindre cliché. Quiconque s’essaie à l’écriture comprend rapidement à quel point il est difficile d’échapper aux expressions toutes faites et aux métaphores usées jusqu’à la corde. Combien il est ardu d’innover dans l’association des mots sans tomber dans le ridicule. Alexis Jenni y parvient parfaitement. On sent le talent et le travail dans ses lignes.

Touchante parce que ses mots font mouche. Ils résonnent tant ils sont précis. Dans ce roman, il est vrai que l’écriture s’endort parfois dans les redites et les longueurs. Mais à la page suivante, elle revit soudain et se déploie, elle porte les idées mieux que le meilleur des orateurs. Elle a du corps. On lirait (relirait) ce livre rien que pour elle.

Je suis restée admirative et terrifiée par ce passage sur la boue d’Indochine. Et cet autre, sur sa forêt. Je n’en partage pas d’extrait, ce ne serait pas lui rendre hommage.

Si le style est à la fois lent et magnifique, la lecture de l’Art français de la guerre n’en est pas moins épuisante. Chaque ligne porte à réflexion, chaque phrase est susceptible de bouleverser. Ajoutez à cela un sujet grave qui résonne autant dans notre passé que notre présent, et vous comprendrez à quel point l’auteur harasse son lecteur. Tristesse, colère, dégoût, révolte. Ravissement, trop rarement. On se surprend à attendre un simple dialogue pour faire une pause.

Un message sans concessions

Alors, finalement non. On ne relirait pas ce livre. Tout au plus quelques extraits. Trop dangereux. Trop dérangeant. La version moderne de cet Art français de la guerre commence dans le maquis, se poursuit dans les colonies, l’Indochine puis l’Algérie. Vingt longues années. On pense que c’est terminé et pourtant cela fermente encore, dans les banlieues françaises ou même la nuit, dans une simple pharmacie. Chaque conflit sème les germes qui engendreront le suivant.

L'Art français de la guerre
La guerre, une tradition française ?
(image serenity_seeker)

Ce livre est une dénonciation féroce et passionnée de la guerre et du racisme. Alexis Jenni en parle comme de la force et de la ressemblance. Le besoin que l’autre soit identique, et s’il est différent, eh bien, la force devient légitime pour l’éliminer. Les deux concepts mis ensemble donnent la colonisation. Et la colonisation, la France s’y est vautrée pendant longtemps. Elle s’y est accrochée, toutes griffes dehors. Elle en a été chassée violemment et a tout ravagé avant de partir.

« Mais ce qu’il aurait fallu, c’était de ne pas y aller. »

Le roman raconte ces vingt années d’étripage et de destruction.

Alors non, on ne relirait pas ce livre. Plus de 600 pages étalant l’absurdité de la pensée humaine et la laideur des actions qui en découlent, c’est long et douloureux. Même si c’est admirablement fait.

Un goût amer

La France est revenue de ses colonies sans que rien ne soit réglé. Elle a ramené dans ses bateaux la violence qui n’a rien résolu mais dont elle ne peut se passer. Elle a rapatrié des soldats en colère et des familles détruites.

Alors le spectre de la force resurgit et le pays continue de vouloir séparer les hommes selon une classification insensée. « Nous » d’un côté, « eux » de l’autre. Mais, dit Alexis Jenni, la France ne se résume pas à un espace clos, un entre-soi sans avenir. La langue commune la définit bien mieux que l’identité ou la race qui « n’existe que si on en parle ».

« La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. »

Et pourtant les contrôles au faciès se multiplient et, sous la plume de l’auteur, la France prend l’allure d’une nation pré-fasciste.

C’est un livre dur et brutal, qui semble injuste pour le pays des lumières si l’on ignore ce dont il est capable. Je me suis constamment interrogée sur l’intérêt de ne montrer que le côté obscur de la situation actuelle, sans jamais en mentionner le moindre  aspect porteur d’espérance ou même d’humanité. Et puis j’ai pensé à une mise en garde : Attention ! Voilà ce que « l’Art français de la guerre » peut générer lorsque l’on lui laisse libre cours. Voici toutes les horreurs qu’il peut produire. Et cela couve toujours… Ce livre a suscité de nombreuses réactions hostiles ou, à l’inverse, enthousiastes. Quoi qu’on en pense, il a le grand mérite de faire réfléchir son lecteur. Et sans doute était-ce là l’objectif majeur de son auteur ?

L’Art français de la guerre est pour vous si :

  • Vous aimez les écrivains engagés ;
  • La période de décolonisation est restée très confuse pour le collégien que vous étiez et vous aimeriez en savoir plus ;
  • Vous ne craignez pas les pavés, sous toutes leurs formes.

Difficulté de lecture : ***

Le petit plus : Victorien Salagnon n’est pas seulement soldat. Il peint et a accumulé des centaines de dessins, des scènes de guerre et de repos. Alexis Jenni décrit aussi l’art de peindre, dans son caractère universel et salvateur.

***

L’Art français de la guerre, Alexis Jenni
Editions Gallimard, 2011
ISBN : 978-2-07-013458-8
632 pages
Prix Goncourt en 2011

Concours pour le Paradis – Clélia Renucci

Concours pour le Paradis – Clélia Renucci


Concours pour le Paradis – Clélia Renucci

Venise… Fermez les yeux et imaginez… Les gondoles, les masques, la place Saint-Marc et les nuances moirées des eaux éternelles. Dans son roman Concours pour le Paradis, Clélia Renucci nous propose pourtant une vision différente de la Sérénissime.

Le Paradis a brûlé !

L’auteure nous projette au XVIe siècle, juste après l’incendie du palais des Doges en 1577. Les flammes ont détruit la magnifique fresque décorant la salle du Grand Conseil et présentant une vision majestueuse du Paradis. Cette fresque faisait la fierté de Venise ; il faut donc la remplacer. Fidèle à ses traditions, la ville ne se contente pas de désigner un peintre renommé. Elle organise un concours auquel les plus grands artistes du moment sont invités à participer.
C’est le début de dix-huit années de rivalités et de fourberies donnant finalement naissance au meilleur de l’expression artistique.

« Les Vénitiens n’ont jamais reculé devant l’inconcevable. »

Politique, religion et jeux d’influence

L’époque moderne n’a rien inventé. Les sujets sont différents mais les moyens restent les mêmes. Venise est une cité prééminente et convoitée. Elle vient de vaincre les Turcs à la bataille de Lépante mais n’en reste pas moins vulnérable face à Rome et à la valse des alliances entre puissances étrangères.
Ce Concours pour le Paradis devient donc un enjeu politique. Donc religieux. Rapidement l’Inquisition s’en mêle et Rome pèse sur le choix final pour asseoir son influence. Vous apprendrez la façon dont un simple dessin peut décider de la grâce ou de la chute de son auteur. Vous assisterez aux manœuvres sournoises des émissaires, patriciens et autres dignitaires et vous délecterez de leurs dialogues, savamment travaillés par l’auteure. Enfin, vous entendrez la rumeur qui fait et défait les réputations.

« A Venise, les souverains craignent autant les chuchotements que les Français redoutent la rébellion. »

Un conseil : pendant la lecture, gardez un moteur de recherche à proximité. Vous en apprendrez plus sur de nombreux faits d’époque. Mais laissez-moi vous rassurer, le roman n’a rien d’un documentaire ennuyeux ! Les références historiques sont distillées de manière très subtile et parfaitement intégrées dans le récit.

Les peintres de la Renaissance

J’ai beaucoup d’admiration pour les peintres de la Renaissance. Ils avaient tout à découvrir ! Jusqu’alors, je m’étais surtout intéressée à Rome, avec mes favoris Raphael et Michel-Ange, ou au grand Leonard de Vinci. A l’occasion de ce Concours pour le Paradis, j’ai également fait la connaissance du Tintoret et de Véronèse, pour ne citer qu’eux.
Soyons honnêtes, la visite d’un musée peut être particulièrement barbante. Cet alignement de tableaux assombris par le temps, représentant des scènes qui n’ont plus cours aujourd’hui… Mais dans son roman, Clélia Renucci place les toiles dans leur contexte et nous raconte l’histoire des peintres et des commandes qu’ils reçoivent. Leur vie n’est pas simple. Ils veulent créer et innover mais se heurtent souvent aux conventions. Prenez votre tablette et visualisez les œuvres sur Internet à mesure qu’elles sont citées. Vous verrez qu’elles prennent une nouvelle dimension et apprécierez la visite virtuelle !

« Nous autres peintres, nous prenons de ces licences que prennent les poètes et les fous. » (mots de Véronèse face au tribunal de l’Inquisition en 1573)

Par ailleurs l’histoire des techniques de peinture se révèle passionnante. Pour ce nouveau paradis, les notables optent pour une toile peinte à l’huile et abandonnent la fresque murale. Les débats font rage entre les partisans de la couleur (colorito) et les amoureux du dessin (disegno) : la vie et le mouvement contre la symétrie et le projet intellectuel ; Le Titien contre Raphael. Savez-vous ce que signifie l’expression « mettre au carreau » ? Je vous laisse découvrir…

Venise autrefois

Vous serez également surpris de constater que la Venise du XVIe siècle est bien éloignée du raffinement qu’on lui prête aujourd’hui.
Clélia Renucci vous promène dans les rues et sur les canaux de la ville et, sans en avoir l’air, vous parle de ses règles de vie et de son histoire au moyen d’anecdotes parfaitement intégrées dans le texte. Vous y apprendrez par exemple dans quelles circonstances a été construit le pont Rialto, vous verrez les costumes originaux de la Commedia dell’arte, entendrez les cris du carnaval (bien moins élégant qu’aujourd’hui), sourirez aux protestations du peuple à propos du nouveau calendrier grégorien… Vous froncerez peut-être les sourcils en comprenant le sort réservé aux femmes d’autrefois. La société vénitienne se découvre dans toute sa splendeur, ses excès et ses contradictions.

Tant à dire à propos de ce roman et de cette époque ! Reste une question majeure : qui donc remportera le concours et réalisera la magnifique toile encore exposée dans le palais des Doges ?

« Il me semble que c’est l’enfer qu’il représente ici, et non le paradis. »

Pour aller plus loin :

Si la vie des peintres vous intéresse, je vous propose quelques titres supplémentaires :
Au temps où la Joconde parlait (Jean Diwo) : pour moi un véritable coup de cœur, lu plusieurs fois. L’incroyable épopée des peintres de la Renaissance, traitée comme un roman. Partez à la rencontre, entre autres, de Botticelli, Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci et de leurs mécènes ;
La course à l’abîme (Dominique Fernandez) : la vie sombre et trépidante du Caravage, où le pire côtoie le meilleur comme dans un clair-obscur magistral ;
La jeune fille à la perle (Tracy Chevalier) : un incontournable ! Il ne s’agit plus de peintres italiens mais de Vermeer et d’une ambiance plus septentrionale, teintée d’une surprenante sensualité. Un livre également recommandé par Clélia Renucci.

Vous trouverez plusieurs interviews de l’auteure sur le web. En voici une, très complète, à propos de Concours pour le Paradis :

Interview Clélia Renucci – Albin Michel

Je précise que ce roman m’a été envoyé dans la box « Secrets d’auteurs » dont je ne me lasse pas. Le magazine associé propose les reproductions des peintures réalisées dans le cadre du concours, la genèse du livre, les références littéraires de Clélia Renucci, et bien d’autres choses encore ! Je recommande (et c’est sincère, n’étant pas partie prenante dans cette entreprise).

Ce livre est pour vous si :

• Vous avez l’âme d’un artiste ;
• Vous aimez l’Histoire ;
• Vous appréciez les livres qui enrichissent votre culture tout en vous distrayant.

Difficulté de lecture : **

Le petit plus : la dédicace que Clélia Renucci a bien voulu m’accorder ! « Une vision méconnue de la Venise renaissante ».

Dédicace de Clélia Renucci pour son roman Concours pour le Paradis

Dédicace de Célia Renucci pour son roman Concours pour le Paradis

Un autre petit plus : la magnifique couverture de l’édition Albin Michel représentant une peinture de Véronèse.

Le mot de la fin à Clélia Renucci : née de parents célèbres dans le monde de la culture (Pierre Miquel, historien ; France Renucci, maître de conférences à la Sorbonne), elle est essayiste et professeure de littérature française à New York. Concours pour le Paradis est son premier roman et, espérons-le, pas le dernier !

***

Concours pour le Paradis – Clélia Renucci

Editions Albin Michel 2018

ISBN : 978-2-226-39201-5

269 pages

Littérature française

Prix du premier roman 2018

Prix Grands Destins du Parisien Week-end

Les Croix de bois : vivre la guerre au fond d’une tranchée…


Que savez-vous de la première guerre mondiale ? Difficile d’imaginer l’horreur de ces quatre années à un siècle d’intervalle. Et pourtant, les archives sont nombreuses. Commémorations, films, expositions se sont succédé depuis plus de cent ans. Roland Dorgeles est un témoin direct. Engagé volontaire en 1914, il nous livre, dans les Croix de bois, une description ultra-réaliste de ce qu’ont vécu les Poilus de l’époque. Un message simple adressé aux hommes d’hier et d’aujourd’hui.

Comment appréhender toute l’horreur de la guerre ?

Il est sans doute facile de retracer le déroulement d’un conflit ou d’en exposer les faits. Mais comment en saisir la laideur ? Impossible de comprendre sans l’avoir vécue, nous dit-on. Dans son roman, l’auteur nous ouvre pourtant les yeux sur la vraie nature de la guerre. Par l’habileté de ses mots, il emmène le lecteur au plus près des soldats.

L’universalité

Le roman débute avec l’arrivée d’un groupe de bleus sur le front. On suit leur installation, leur intégration, leur baptême du feu. Le narrateur, Jacques Larcher, écrivain, est l’un d’eux. Nous sommes dans un village de France situé dans la zone de combats. Aucune indication précise quant au lieu exact ou à la période. 1915 sans doute. Mais cela importe peu. Les scènes décrites par l’auteur se sont produites inlassablement le long de l’immense ligne de front, figée dans la boue année après année. Tous les Poilus auront pu s’y reconnaître. Et le récit de résonner dans le cœur ou la mémoire de quiconque ayant recueilli leurs témoignages…

Le style

Et puis les jours s’organisent, alternativement à l’arrière et dans les tranchées. Le quotidien des soldats est décrit avec précision, sans que rien ne soit omis, des faits de bravoure aux épisodes cocasses que la guerre provoque parfois. Le lecteur est immédiatement embarqué, il va accompagner l’escouade comme s’il en faisait partie. L’auteur fait appel aux cinq sens. On sent l’odeur qui règne dans l’écurie reconvertie en abri de fortune, on frissonne sous la pluie, on entend le vacarme des combats. Sur le front, le vocabulaire se fait plus incisif : ça crépite, ça pioche, ça arrache, broie ou écrase. N’oubliez pas de baisser la tête, sous peine de prendre une balle perdue.

Les personnages

Au fil des pages, vous ferez la connaissance de Fouillard, Bouffioux, Sulphart et les autres. Vous croiserez le planqué, prêt à tout pour échapper au front, le soldat éploré guettant une lettre de sa fiancée, ou bien la grande gueule qui n’hésite pas à critiquer l’autorité militaire. Les origines sociales et géographiques s’entremêlent dans les difficultés et les angoisses quotidiennes. Des hommes attachants par leurs faiblesses, que l’emploi de l’argot rapproche encore du lecteur. Au fil des pages, ils deviennent vos camarades de tranchées et vous maudissez la mort qui les emporte l’un après l’autre. Il en reste bien peu au dernier chapitre…

La guerre est une chose violente et absurde

Vous voilà plongé au cœur du conflit. Les reproches insensés des gradés vous exaspèrent ; leurs décisions déraisonnables vous révoltent. Le premier contact avec la tranchée est un crescendo vers l’horreur. Les bleus perdent leur naïveté. La guerre n’est pas une épopée romantique. Le spectacle grandiose des premières salves d’artillerie se transforme rapidement en une boucherie monstrueuse.

La vie et la mort se confondent. Les cadavres gisent sur la terre et les vivants dorment dans des tombeaux. Les deux mondes se mêlent et se côtoient, ceux qui ont survécu au dernier assaut ne sont qu’en sursis : « c’étaient les morts qui guidaient la patrouille, semblant se passer les vivants de main en main ». Et bientôt vous apercevez l’armée des Croix de bois, si nombreuses et plantées à la hâte. Des cimetières entiers, grossissant au fil des jours, se nourrissant de ces soldats qui les contemplent en avançant vers le front.

L’écriture de Roland Dorgelès se pare d’une poésie dramatique pour que le lecteur saisisse à quel point la guerre est avide de souffrances et de destructions.

Le seul miracle de la guerre

Finalement les chapitres passent et les soldats disparaissent. Quelques-uns pourtant en réchappent et rentrent au pays. Bientôt viendra le temps du bilan. Le temps de l’oubli également, car la vie reprendra ses droits. « L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu’ils aimaient. »

Le message de Roland Dorgelès est résolument pacifiste. Les Croix de bois est considéré comme son chef d’œuvre mais il prendra encore plusieurs fois la plume pour dénoncer la guerre et ses instigateurs. Le roman parle des Poilus, de leur mort et de ce qu’ils ont vécu. Il ne s’agit pas de décrire le conflit en lui-même. Qu’importent les causes proclamées de la boucherie. Qu’importent son issue et le vainqueur, s’il existe. Qu’importent l’héroïsme ou la trahison. Cela, les soldats l’ont bien compris et l’auteur le résume dans la conclusion : le seul miracle de la guerre est d’en sortir vivant.

Ce roman a été pour moi une révélation. De la première guerre mondiale, je ne savais que ce qu’on m’en avait appris à l’école. Autant dire, rien. Des dates et des mots devenus les symboles du conflit. Quelques échos et paroles entendues qui sonnaient un peu creux. Rien ne m’avait préparée à contempler ces Croix de bois et comprendre ce qu’elles signifiaient vraiment.

Ce livre est pour vous si :

Eh bien, cette fois, je pense que ce livre est pour tout le monde ! En tout cas, tout adulte désireux de connaître son passé.

Pour d’autres ouvrages liés à la première guerre mondiale, je vous propose de lire l’article sur Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre.

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Editions Albin Michel, 1919 (1ère publication)

ISBN : 978-2-253-00313-7

287 pages

Prix Femina en 1919

Littérature française

La Cité perdue du Dieu Singe – Douglas Preston

Je suis de la génération « Indiana Jones ». Je n’oublierai jamais le premier opus, dont les effets spéciaux étaient, pour l’époque, éblouissants. Bien sûr, ce n’était « que du cinéma », une histoire et des personnages inventés pour en mettre plein la vue. Dans la réalité, les archéologues sont des gens calmes, des scientifiques confirmés, agenouillés dans la poussière et balayant le désert à l’aide d’une brosse à dents. Vraiment ?

Des aventuriers modernes

Avec La Cité perdue du Dieu Singe, Douglas Preston nous prouve qu’au XXIe siècle, il est encore possible de s’enfoncer dans une jungle inextricable, Stetson sur la tête et machette à la main, d’affronter des serpents aussi agressifs que venimeux, de trébucher sur des reliques et découvrir une civilisation jusqu’alors inconnue. Rien que ça. Et c’est une histoire vraie.

« Et puis s’étaient enchaînées des coïncidences rocambolesques qu’aucun romancier digne de ce nom n’oserait mettre dans un livre. »

Pourtant, ses protagonistes n’aimeraient sans doute pas qu’on les compare au célèbre aventurier du cinéma. Car cette expédition a été très sérieusement préparée.

A la recherche de la cité perdue

Steve Elkins y a travaillé pendant plus de vingt ans. L’homme est réalisateur, passionné d’exploration et d’archéologie (il n’exerce pas officiellement ce métier, mais en a la sensibilité, ayant participé à des recherches universitaires au début de sa carrière). Dès les années 90, il s’intéresse à une légende, très célèbre au Honduras : le pays abriterait une fabuleuse cité blanche, la Cuidad Blanca, fondée il y a bien longtemps par un peuple puissant. On l’appellerait aussi la cité du Dieu Singe. Ses ruines se situeraient au cœur de la Mosquitia, l’une des régions les plus dangereuses au monde, réputée pour son environnement tropical hostile et ses narcotrafiquants.

Pour Steve Elkins, la cité devient une obsession. Il se documente, multiplie les recherches, part à la chasse aux financements, s’entoure d’une équipe compétente et utilise les technologies les plus modernes. En 2012, il localise ce qu’il pense être des ruines dans la Mosquitia. En 2015, il les arpente. C’est à sa ténacité que l’on doit l’incroyable découverte.

Au cœur de cette jungle infestée de parasites, de prédateurs et de singes moqueurs, une culture oubliée s’est développée il y a plus de 500 ans. Ni Maya, ni Aztèque. Un peuple sans nom tant on ne sait rien de lui. Un peuple ignoré pour avoir soudainement disparu et laissé la végétation recouvrir toute trace (ou presque) de son passage. Preuve qu’il existe encore quelques mystères à éclaircir sur cette terre.

« Je ne connais aucun endroit aussi isolé à la surface du globe. »

Des enseignements pour l’avenir

Douglas Preston est du voyage. Il met son talent de romancier au service de l’expédition. Le résultat est ce roman dans lequel il retrace l’aventure, de sa genèse à ses conséquences. C’est aussi l’occasion de mener une réflexion sur les enseignements que peut apporter l’archéologie : pourquoi les civilisations disparaissent-elles ? Et la question qui en découle directement : la nôtre est-elle menacée ?

Le bon sens et les échanges avec de nombreux experts nourrissent son raisonnement. Il évoque certains fléaux modernes et les similitudes avec ce qu’ont connu les sociétés préhispaniques. Déforestation incontrôlée, rivalités humaines, mauvaises décisions, inégalités croissantes, chocs entre cultures opposées, perte de sens…

« Un peuple a besoin d’une histoire pour se connaître, se forger un sentiment d’identité et de fierté, une continuité, une communauté et une foi en l’avenir. »

Qu’est-il donc arrivé aux habitants de La Cité perdue du Dieu Singe ?

Ce livre est pour vous si :

  • Vous n’avez pas peur de patauger dans la boue ;
  • Vous êtes intéressés par les rouages de l’archéologie passée et actuelle ;
  • Vous vous sentez concerné par l’écologie et vous interrogez sur le devenir du monde moderne.

Difficulté de lecture : **

Le petit plus : si vous êtes anglophone, la conférence TEDx de Steve Elkins à Pasadena, au cours de laquelle il raconte, non sans humour, son extraordinaire aventure. Je vous laisse méditer sur sa conclusion : « Chacun d’entre nous a la possibilité de changer le monde (…). Lorsqu’une idée ou une opportunité se présente, nous devons nous lever, agir et ne pas nous contenter de seulement y penser. C’est cela qui fera la différence ! »

Pour approfondir : le magazine « Secrets d’auteurs » de juin 2018, « A la découverte de Douglas Preston et de son dernier roman »

Sur des sujets proches, vous aimerez peut-être : « La conquête des îles de la Terre Ferme » (Alexis Jenni), et « Dans la forêt » (Jean Hegland).

***

La Cité perdue du Dieu Singe – Douglas Preston

Editions Albin Michel, 2018 (pour la traduction française)

Traduit de l’anglais (Etats Unis) par Magali Mangin

Titre original : The lost city of the Monkey God

ISBN : 978-2-226-32506-8

382 pages

Littérature américaine