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Miroir de nos peines – Pierre Lemaitre

Miroir de nos peines – Pierre Lemaitre

La boucle est bouclée ! Avec Miroir de nos peines, Pierre Lemaitre achève une trilogie originale retraçant la France entre les deux guerres. De 1918 à 1940, le pays se transforme, fait face à ses démons et souvent, malmène sa population. Dans ce cycle, l’auteur nous livre les fruits d’un immense travail de documentation, savamment romancés et présentés sous forme d’aventures et de personnages passionnants.

Une recette gagnante

Pierre Lemaitre utilise ici la même recette, celle qui a fait le succès du premier tome et prix Goncourt, Au revoir là-haut : quelques arnaques sophistiquées, des histoires d’amour plus ou moins contrariées, une période troublée ne cessant de tourmenter des personnages aussi touchants qu’originaux.

La période, parlons-en. Pierre Lemaitre ne se précipite pas sur les épisodes les plus marquants du XXe siècle, ceux qui s’étalent en gros titres dans tous les livres d’histoire. Non, il recherche les faits oubliés, souvent peu glorieux, qui ont marqué nos ancêtres aussi sûrement que les grandes batailles. Ses livres romancés sont teintés d’une vérité méconnue.

Pour le premier volet, la reconstruction, les gueules cassées, le scandale des monuments aux morts et des cimetières militaires. Dans le deuxième volet (Les couleurs de l’incendie), il s’agit des années folles et de la crise de l’entre-deux-guerres, le tout considéré sous l’angle des femmes d’alors.

Et Miroir de nos peines évoque, quant à lui, cette drôle de guerre souvent négligée par les films ou les ouvrages traitant du deuxième conflit mondial.

L’ambiance est d’autant plus réaliste que l’on vit l’époque à travers les yeux des personnages. Ceux du petit peuple français, dérouté par cette soudaine débâcle, inquiet par la défection des têtes dirigeantes, angoissé par l’absence criante de son armée, paniqué par cette menace sourde et galopante, déferlant de Belgique et des Ardennes, sans que rien ni personne ne puisse l’arrêter, ni même la freiner. Pas un Allemand entre ces pages, si ce n’est quelques soldats cachés dans les panzers ou crachant une mort hurlante aux commandes de leurs stukas. Le spectre de l’invasion et les souvenirs de 14 suffisent à créer la peur et jettent, hagardes, des milliers de personnes sur des routes trop étroites.

“La voiture cahotait lentement dans le flot des fuyards qui était à l’image de ce pays déchiré, abandonné. C’était partout des visages et des visages. Un immense cortège funèbre, pensa Louise, devenu l’accablant miroir de nos peines et de nos défaites.”

Une intrigue captivante

Mais je m’emporte et j’en oublie de vous parler de l’intrigue.

Car Miroir de nos peines est bien loin d’être un documentaire historique. C’est également un roman captivant. Nous retrouvons ici tout le talent de l’auteur en matière de suspense.

De la ligne Maginot au sud de Paris, de l’interminable attente à l’entrée des Allemands dans la capitale, nous suivons quelques Français pris au piège dans le tourbillon de l’exode. Raoul et Gabriel, deux soldats que tout semble opposer ; Louise, pour qui l’aventure commence par une bien étrange anecdote (c’est elle que l’on retrouve un matin, courant nue sur un grand boulevard parisien) ; Jules, truculent patron de restaurant ; Fernand, garde mobile, dont le sens du devoir n’a d’égal que son amour pour sa femme ; Désiré enfin, que je suis bien en peine de définir.

L'exode français de 1940

L’exode de 1940

Chacun évolue de son côté, mû par ses propres motivations, tourmenté par son passé ou ses amours déçues, bridé par des contraintes parfois imaginées.

Et ce petit monde semble lentement converger vers un point final ouvrant sur l’avenir tout en closant (oui ce participe présent existe bel et bien, j’ai vérifié) la magnifique trilogie entamée par l’auteur en 2013.

Un style délectable

Je l’ai déjà dit sur ce blog, Pierre Lemaitre maîtrise la belle écriture sans la placer hors de portée. Il est capable d’obtenir un Goncourt en racontant une vraie histoire, pleine de rebondissements et suscitant la convoitise des cinéastes.

Je savoure à chaque lecture ce style à la fois original et accessible, dédaignant les lieux communs pour pousser la langue française vers des voies quelque peu pittoresques. J’apprécie l’humour latent et les libertés prises parfois par un narrateur omniscient. Je jubile devant les descriptions et les réactions de personnages si improbables et pourtant, tellement réalistes.

L’auteur est capable d’émouvoir son lecteur au beau milieu d’une scène cocasse. Et inversement.

Un art maîtrisé.

J’attends maintenant la prochaine trilogie.

Miroir de nos peines est pour vous si :

– Vous aimez l’Histoire vue par ceux qui la subissent ;
– Pour vous, mieux comprendre une époque, c’est aussi dénicher les anecdotes insolites qui la concernent ;
– Vous aimez les fresques émouvantes (qui ne tombent pas pour autant dans la sensiblerie).

Difficulté de lecture : **

Le petit plus : la bibliographie recensant les sources utilisées par l’auteur, et la mention de ses influences littéraires.

***

Miroir de nos peines (Pierre Lemaitre)
ISBN : 978-2-226-39207-7
Éditions : Albin Michel
Date de première publication : 2020
537 pages
Littérature française

L’art de perdre – Alice Zeniter

L’art de perdre – Alice Zeniter

La guerre d’Algérie, ça évoque quoi, pour vous ? Pour moi, c’est la double page d’un livre d’histoire ; un chapitre que je détestais car empli de destructions, celui de la décolonisation ; un mélange de ressentiment et de culpabilité chez ceux qui, d’une manière quelconque, y ont été liés. Ce sont quelques anecdotes racontées par l’un des membres de ma famille, à propos d’un conflit auquel il n’a pas vraiment pris part mais qu’il a suffisamment approché pour y perdre des amis. La guerre d’Algérie n’était pas un sujet qui m’intéressait, trop de confusion et de mots oppressants, Harkis, Pieds noirs, FLN, OAS. Trop de cailloux, pensais-je, dans un pays brûlé par la haine. Et puis j’ai lu L’art de perdre, cette épopée magnifique écrite par Alice Zeniter.

Guerre d’Algérie : une logique absurde

 

Il suffisait finalement de m’y pencher pour que les pièces de ce sombre puzzle s’assemblent en un vernis fragile. Je ne prétends pas avoir compris cette guerre (est-ce seulement possible ?) grâce à L’art de perdre, mais au moins m’aura-t-il donné quelques repères.

C’est là toute la magie des romans que l’on dit historiques : vous apprenez, mine de rien, en suivant quelques personnages aussi emblématiques qu’imaginaires. Du moins croit-on qu’ils le sont.

Il s’agit ici de Naïma, une Française d’origine kabyle, que la vie fait s’interroger sur ses origines. Elle est fille de Harki, mais ni son père ni ses grands-parents ne peuvent ou ne veulent lui expliquer la tragédie que recouvre ce terme. Alors elle cherche à comprendre. Le livre regroupe l’histoire de trois générations.

Ali est le grand-père. Il vit dans les montagnes de l’Algérie française, respecte les traditions et croit dur comme fer que les destins sont écrits avant même d’être vécus.

“Il faut être fou pour s’opposer au torrent.” Mektoub. La vie est faite de fatalités irréversibles et non d’actes historiques révocables.

C’est peut-être pour cette raison qu’il voit se déployer la guerre d’Algérie sans se sentir porté par un quelconque idéalisme, dans un sens comme dans un autre. Si tout est écrit, que peut-il y faire ? Autant rechercher la solution la meilleure, la moins dommageable pour sa famille et lui. Autant garder sa liberté de vivre comme bon lui semble.

Il observe les manipulations du FLN et celles de l’armée française. Il les voit se rendre coup pour coup la même cruauté, sans limite. Lorsqu’il est confronté au cadavre d’un vétéran algérien de la 1ère guerre mondiale, il se tourne finalement vers la caserne française. Mauvaise pioche puisque, finalement, l’indépendance est déclarée en 1962, après 8 ans de guerre.

Ali fuit le pays avec tant d’autres Harkis, ceux que l’on considère comme des traîtres à abattre ou à dépouiller, parce qu’ils ont fait le mauvais choix.

 

Illustration de la Kabylie au XIXe siècle

Illustration de Beni Yenni, invasion de la Kabylie par l’armée française. Créée par Gilardin, publiée dans L’Illustration Journal Universel, Paris, 1857

 

Le choc des opposés

 

France et Algérie s’affrontent pendant 500 pages, 50 ans, et bien plus encore. Les deux cultures sont à ce point différentes que cela en devient risible. Même Ali qui les choisit ne comprend pas les Français. Bien loin de là.

Un exemple cocasse : quelle est donc cette manie qu’ont les Occidentaux de tout compter. Ils ont décrété qu’Ali venait « des 7 crêtes ». Comment donc peut-on venir de 7 crêtes à la fois ? Ali ignore leur nombre. Il sait qu’il vient de son village, et cela lui suffit.

Un autre exemple, plus lourd d’incompréhension, la place des femmes. Éternel débat cristallisant toute l’incompatibilité entre deux façons de voir le monde et les relations humaines.

Le racisme, la haine, la peur de la différence, la simple méfiance, parfois la curiosité s’étendent comme un fil rouge tout au long du livre. Si ces deux peuples ont un point commun, c’est bien là qu’il réside.

Et je me suis posé quelques questions triviales et sans réponse au cours de la lecture : au-delà des raisons évidentes ayant conduit à la guerre, comment deux pays aussi opposés pourraient-ils finir par s’entendre ? Par quel miracle anéantir l’envie d’anéantir ce qui ne nous ressemble pas ? Comment « bâtir des ponts plutôt que des murs » ?

L’art de perdre une identité qui n’est pas la sienne ?

 

Ali, le « mauvais » Algérien ne trouve pas sa place en France et se languit du pays. Hamid, son fils, a grandi en France mais n’est pas vraiment français, même s’il ne veut plus entendre parler de l’Algérie. Naïma, la petite-fille française à jamais « d’origine algérienne », ne connaît rien à ce pays lointain et se demande si quoi que ce soit l’y attache encore.

La quête d’identité, c’est là le grand sujet du roman. Un pays que l’on n’a pas connu peut-il nous définir parce que nos parents en sont issus ? Quelle influence notre passé peut-il, doit-il avoir sur notre présent ?

Naïma prend le bateau pour Alger dans l’espoir de trouver quelques réponses.

« Ce qui l’effraie, c’est de poser les pieds dans un endroit que sa famille a figé dans ses souvenirs depuis 1962 et, par cet acte, de le ramener brutalement, bruyamment dans l’existence. »

Et peut-être l’auteure a-t-elle été Naïma, à la recherche de l’Algérie de ces ancêtres, avant de s’autoriser à se sentir pleinement Alice Zeniter et de continuer sa route.

La Kabylie, illustration

Illustration de la colline Tirourda, Kabylie, Algérie. Créée par Duhousset, publiée dans Le Tour Du Monde, Paris, 1867

 

L’art de perdre est pour vous si :

 

  • Comme moi, vous ne connaissez rien à la guerre d’Algérie ;
  • Vous aimez les fresques s’étalant sur plusieurs générations ;
  • Mais surtout celles qui évoquent l’évolution d’une société via la description d’une histoire familiale.

Difficulté de lecture : **

Le petit plus : le style d’Alice Zeniter, une belle écriture qui n’a pas besoin de trop en faire. Elle parvient à se glisser dans la tête d’un montagnard kabyle avec beaucoup de crédibilité et, semble-t-il, d’objectivité. L’art de perdre est un livre qui développe l’empathie.

Découvrez ici ce que dit l’auteure à propos de L’art de perdre : http://https://youtu.be/0E07LY1JeDE

Un autre livre évoquant la guerre d’Algérie ? L’Art français de la guerre, Alexis Jenni

*** 

L’art de perdreAlice Zeniter
Éditions Flammarion, 2017
ISBN : 978-2-0813-9553-4
512 pages
Prix Goncourt des Lycéens 2017
Littérature française

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre

Avec ces Couleurs de l’incendie, Pierre Lemaitre tente un exercice littéraire difficile. Écrire le deuxième tome d’une trilogie me semble déjà être un défi de taille : il s’agit d’offrir une certaine continuité avec ce qui précède, sans jamais lasser ni décevoir le lecteur. Mais lorsque le premier tome, en l’occurrence Au Revoir là-haut, a décroché rien de moins que le prix Goncourt, la tentative devient franchement périlleuse. Le pari est-il réussi ?

De folles années

Le premier opus évoquait les multiples formes du traumatisme causé par la première guerre mondiale. Le conflit, traité sous un angle insolite. Avec les Couleurs de l’incendie, nous plongeons dans la suite de l’Histoire. Un épisode souvent survolé par les livres scolaires, éclipsé par deux périodes majeures et terrifiantes du XXe siècle.

Que savons-nous des années 20 et du début de la décennie suivante ? On sourit en pensant à la mode et à la musique, aux cabarets, aux robes à franges, aux porte-cigarettes. On hausse les épaules devant la frénésie boursière et les pendus de l’après jeudi noir. Et on fronce les sourcils en entendant la rumeur nazie dont le grondement sourd ne cesse de croître.

Il y a un peu de tout cela dans le roman de Pierre Lemaitre. Mais il y a surtout bien plus que cela. L’auteur y suit Madeleine Péricourt, héritière d’un empire bancaire qu’il lui faut gérer alors qu’elle n’y connaît rien et que son jeune fils souffre physiquement et psychologiquement. Elle est heureusement entourée d’hommes bienveillants et désintéressés qui ne pensent qu’à son bonheur. Enfin, presque. Enfin, pas vraiment.

« Le facteur commun à tous ces sujets était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes, de quelle façon on pourrait le dépenser. »

Ce sont donc les histoires de femmes de l’époque que nous conte Pierre Lemaitre dans les Couleurs de l’incendie. Elles ont été malmenées par la guerre, elles le sont encore lorsque les hommes reviennent des champs de bataille. Mais elles ont de la ressource. Chacune à sa manière use des singularités d’une France perturbée pour trouver sa place et survivre.

Les années 20 - Couleurs de l'incendie

De folles années !
(Crédit image : Annelise Batista via Pixabay)

Voici l’histoire d’une terrible vengeance pour explorer cette période entre deux cataclysmes, une époque complexe et méconnue qui, dans certaines pages, nous semble étonnamment familière.

« C’était un signe des temps, tout était objet de division, de contestation, de désaccord. »

Le maître des personnages exaspérants

Dans le précédent volet, j’avais déjà été frappée par la manière dont l’auteur crée ses personnages, leur donne une consistance et les fait évoluer sous nos yeux. Son art s’exprime une nouvelle fois dans les Couleurs de l’incendie. On y découvre à nouveau de vrais salauds, aux côtés desquels le Pradelle d’Au revoir là-haut fait mine d’enfant de cœur. Des brutes d’autant plus détestables qu’elles n’en ont pas l’air, qu’elles ne semblent même pas avoir conscience d’être du côté obscur. Elles agissent comme n’importe qui dans son bon droit. Le tout souligné par un humour latent et diablement efficace.

« On aurait dit un inquisiteur du Moyen-Âge. »

Leurs souffre-douleurs quant à eux sont parfois d’une naïveté à la limite du supportable. Quand Pierre Lemaitre brosse un portrait, il pousse le trait jusqu’au bout. Sans jamais tomber dans la caricature. On ne devient pas Goncourt pour rien.  

Mais ne croyez pas que tout reste figé à l’infini, sans nuances, le bien d’un côté, le mal de l’autre. Comme dans tous les bons romans, la plupart des protagonistes finissent par changer. L’assurance se transforme en peur, l’ambition en faiblesse, la faiblesse en ambition.

Il arrive même que l’on ait pitié des méchants et l’envie irrépressible de blâmer les victimes. Pierre Lemaitre s’ingénie à utiliser du très noir et du très blanc, à les mélanger tout au long des pages pour aboutir à des couleurs indéfinissables. Celles de l’incendie sans doute.

Les Couleurs de l’incendie est pour vous si :

  • Vous aimez l’humour subtil ;
  • Les romans historiques figurent en bonne place dans votre bibliothèque ;
  • Vous voulez être prêt pour la parution imminente du troisième tome.

Difficulté de lecture : **

Une dernière chose : pour répondre à ma propre question, selon moi, le pari est réussi. Même si Au revoir là-haut reste tout là-haut dans mon propre classement… Vous avez lu les deux romans ? Dites-moi donc ce que vous en avez pensé !

Ce livre faisait partie d’une sélection de la box littéraire Secrets d’Auteurs, qui décidément ne manque jamais un bon roman.

***

Couleurs de l’incendie – Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel, 2018
ISBN : 978-2-226-39212-1
535 pages
Littérature française

L’Art français de la guerre – Alexis Jenni

L’Art français de la guerre – Alexis Jenni

J’ai découvert Alexis Jenni grâce à La Conquête des îles de la Terre Ferme, véritable coup de cœur littéraire. Il fallait donc que je lise L’Art français de la guerre, roman primé et salué par la critique, lauréat du Goncourt en 2011. En l’ouvrant pour la première fois, je n’en savais rien d’autre que le titre. J’ignorais qu’il évoquait l’histoire d’un homme, Victorien Salagnon, militaire français survivant aux guerres, le second conflit mondial, l’Indochine puis l’Algérie. Une époque que j’ai redécouverte, sous un angle nouveau.

Un style dense et efficace

Le style est magnifique. Il respire le Goncourt. Alexis Jenni réussit ce tour de force qui caractérise les grands auteurs : dire ce que d’autres ont déjà répété, mais d’une manière inédite et touchante.

Inédite car le livre ne comporte pas le moindre cliché. Quiconque s’essaie à l’écriture comprend rapidement à quel point il est difficile d’échapper aux expressions toutes faites et aux métaphores usées jusqu’à la corde. Combien il est ardu d’innover dans l’association des mots sans tomber dans le ridicule. Alexis Jenni y parvient parfaitement. On sent le talent et le travail dans ses lignes.

Touchante parce que ses mots font mouche. Ils résonnent tant ils sont précis. Dans ce roman, il est vrai que l’écriture s’endort parfois dans les redites et les longueurs. Mais à la page suivante, elle revit soudain et se déploie, elle porte les idées mieux que le meilleur des orateurs. Elle a du corps. On lirait (relirait) ce livre rien que pour elle.

Je suis restée admirative et terrifiée par ce passage sur la boue d’Indochine. Et cet autre, sur sa forêt. Je n’en partage pas d’extrait, ce ne serait pas lui rendre hommage.

Si le style est à la fois lent et magnifique, la lecture de l’Art français de la guerre n’en est pas moins épuisante. Chaque ligne porte à réflexion, chaque phrase est susceptible de bouleverser. Ajoutez à cela un sujet grave qui résonne autant dans notre passé que notre présent, et vous comprendrez à quel point l’auteur harasse son lecteur. Tristesse, colère, dégoût, révolte. Ravissement, trop rarement. On se surprend à attendre un simple dialogue pour faire une pause.

Un message sans concessions

Alors, finalement non. On ne relirait pas ce livre. Tout au plus quelques extraits. Trop dangereux. Trop dérangeant. La version moderne de cet Art français de la guerre commence dans le maquis, se poursuit dans les colonies, l’Indochine puis l’Algérie. Vingt longues années. On pense que c’est terminé et pourtant cela fermente encore, dans les banlieues françaises ou même la nuit, dans une simple pharmacie. Chaque conflit sème les germes qui engendreront le suivant.

L'Art français de la guerre
La guerre, une tradition française ?
(image serenity_seeker)

Ce livre est une dénonciation féroce et passionnée de la guerre et du racisme. Alexis Jenni en parle comme de la force et de la ressemblance. Le besoin que l’autre soit identique, et s’il est différent, eh bien, la force devient légitime pour l’éliminer. Les deux concepts mis ensemble donnent la colonisation. Et la colonisation, la France s’y est vautrée pendant longtemps. Elle s’y est accrochée, toutes griffes dehors. Elle en a été chassée violemment et a tout ravagé avant de partir.

« Mais ce qu’il aurait fallu, c’était de ne pas y aller. »

Le roman raconte ces vingt années d’étripage et de destruction.

Alors non, on ne relirait pas ce livre. Plus de 600 pages étalant l’absurdité de la pensée humaine et la laideur des actions qui en découlent, c’est long et douloureux. Même si c’est admirablement fait.

Un goût amer

La France est revenue de ses colonies sans que rien ne soit réglé. Elle a ramené dans ses bateaux la violence qui n’a rien résolu mais dont elle ne peut se passer. Elle a rapatrié des soldats en colère et des familles détruites.

Alors le spectre de la force resurgit et le pays continue de vouloir séparer les hommes selon une classification insensée. « Nous » d’un côté, « eux » de l’autre. Mais, dit Alexis Jenni, la France ne se résume pas à un espace clos, un entre-soi sans avenir. La langue commune la définit bien mieux que l’identité ou la race qui « n’existe que si on en parle ».

« La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. »

Et pourtant les contrôles au faciès se multiplient et, sous la plume de l’auteur, la France prend l’allure d’une nation pré-fasciste.

C’est un livre dur et brutal, qui semble injuste pour le pays des lumières si l’on ignore ce dont il est capable. Je me suis constamment interrogée sur l’intérêt de ne montrer que le côté obscur de la situation actuelle, sans jamais en mentionner le moindre  aspect porteur d’espérance ou même d’humanité. Et puis j’ai pensé à une mise en garde : Attention ! Voilà ce que « l’Art français de la guerre » peut générer lorsque l’on lui laisse libre cours. Voici toutes les horreurs qu’il peut produire. Et cela couve toujours… Ce livre a suscité de nombreuses réactions hostiles ou, à l’inverse, enthousiastes. Quoi qu’on en pense, il a le grand mérite de faire réfléchir son lecteur. Et sans doute était-ce là l’objectif majeur de son auteur ?

L’Art français de la guerre est pour vous si :

  • Vous aimez les écrivains engagés ;
  • La période de décolonisation est restée très confuse pour le collégien que vous étiez et vous aimeriez en savoir plus ;
  • Vous ne craignez pas les pavés, sous toutes leurs formes.

Difficulté de lecture : ***

Le petit plus : Victorien Salagnon n’est pas seulement soldat. Il peint et a accumulé des centaines de dessins, des scènes de guerre et de repos. Alexis Jenni décrit aussi l’art de peindre, dans son caractère universel et salvateur.

***

L’Art français de la guerre, Alexis Jenni
Editions Gallimard, 2011
ISBN : 978-2-07-013458-8
632 pages
Prix Goncourt en 2011

Concours pour le Paradis – Clélia Renucci

Concours pour le Paradis – Clélia Renucci

Venise… Fermez les yeux et imaginez… Les gondoles, les masques, la place Saint-Marc et les nuances moirées des eaux éternelles. Dans son roman Concours pour le Paradis, Clélia Renucci nous propose pourtant une vision différente de la Sérénissime.

Le Paradis a brûlé !

L’auteure nous projette au XVIe siècle, juste après l’incendie du palais des Doges en 1577. Les flammes ont détruit la magnifique fresque décorant la salle du Grand Conseil et présentant une vision majestueuse du Paradis. Cette fresque faisait la fierté de Venise ; il faut donc la remplacer. Fidèle à ses traditions, la ville ne se contente pas de désigner un peintre renommé. Elle organise un concours auquel les plus grands artistes du moment sont invités à participer. C’est le début de dix-huit années de rivalités et de fourberies donnant finalement naissance au meilleur de l’expression artistique.

« Les Vénitiens n’ont jamais reculé devant l’inconcevable. »

Politique, religion et jeux d’influence

L’époque moderne n’a rien inventé. Les sujets sont différents mais les moyens restent les mêmes. Venise est une cité prééminente et convoitée. Elle vient de vaincre les Turcs à la bataille de Lépante mais n’en reste pas moins vulnérable face à Rome et à la valse des alliances entre puissances étrangères. Ce Concours pour le Paradis devient donc un enjeu politique. Donc religieux. Rapidement l’Inquisition s’en mêle et Rome pèse sur le choix final pour asseoir son influence. Vous apprendrez la façon dont un simple dessin peut décider de la grâce ou de la chute de son auteur. Vous assisterez aux manœuvres sournoises des émissaires, patriciens et autres dignitaires et vous délecterez de leurs dialogues, savamment travaillés par l’auteure. Enfin, vous entendrez la rumeur qui fait et défait les réputations.

« A Venise, les souverains craignent autant les chuchotements que les Français redoutent la rébellion. »

Un conseil : pendant la lecture, gardez un moteur de recherche à proximité. Vous en apprendrez plus sur de nombreux faits d’époque. Mais laissez-moi vous rassurer, le roman n’a rien d’un documentaire ennuyeux ! Les références historiques sont distillées de manière très subtile et parfaitement intégrées dans le récit.

Les peintres de la Renaissance

J’ai beaucoup d’admiration pour les peintres de la Renaissance. Ils avaient tout à découvrir ! Jusqu’alors, je m’étais surtout intéressée à Rome, avec mes favoris Raphael et Michel-Ange, ou au grand Leonard de Vinci. A l’occasion de ce Concours pour le Paradis, j’ai également fait la connaissance du Tintoret et de Véronèse, pour ne citer qu’eux. Soyons honnêtes, la visite d’un musée peut être particulièrement barbante. Cet alignement de tableaux assombris par le temps, représentant des scènes qui n’ont plus cours aujourd’hui…

Mais dans son roman, Clélia Renucci place les toiles dans leur contexte et nous raconte l’histoire des peintres et des commandes qu’ils reçoivent. Leur vie n’est pas simple. Ils veulent créer et innover mais se heurtent souvent aux conventions. Prenez votre tablette et visualisez les œuvres sur Internet à mesure qu’elles sont citées. Vous verrez qu’elles prennent une nouvelle dimension et apprécierez la visite virtuelle !

« Nous autres peintres, nous prenons de ces licences que prennent les poètes et les fous. » (mots de Véronèse face au tribunal de l’Inquisition en 1573)

Par ailleurs l’histoire des techniques de peinture se révèle passionnante. Pour ce nouveau paradis, les notables optent pour une toile peinte à l’huile et abandonnent la fresque murale. Les débats font rage entre les partisans de la couleur (colorito) et les amoureux du dessin (disegno) : la vie et le mouvement contre la symétrie et le projet intellectuel ; Le Titien contre Raphael. Savez-vous ce que signifie l’expression « mettre au carreau » ? Je vous laisse découvrir…

Venise autrefois

Vous serez également surpris de constater que la Venise du XVIe siècle est bien éloignée du raffinement qu’on lui prête aujourd’hui. Clélia Renucci vous promène dans les rues et sur les canaux de la ville et, sans en avoir l’air, vous parle de ses règles de vie et de son histoire au moyen d’anecdotes parfaitement intégrées dans le texte. Vous y apprendrez par exemple dans quelles circonstances a été construit le pont Rialto, vous verrez les costumes originaux de la Commedia dell’arte, entendrez les cris du carnaval (bien moins élégant qu’aujourd’hui), sourirez aux protestations du peuple à propos du nouveau calendrier grégorien… Vous froncerez peut-être les sourcils en comprenant le sort réservé aux femmes d’autrefois. La société vénitienne se découvre dans toute sa splendeur, ses excès et ses contradictions. Tant à dire à propos de ce roman et de cette époque !

Reste une question majeure : qui donc remportera le concours et réalisera la magnifique toile encore exposée dans le palais des Doges ?

« Il me semble que c’est l’enfer qu’il représente ici, et non le paradis. »

Pour aller plus loin :

Si la vie des peintres vous intéresse, je vous propose quelques titres supplémentaires :

  • Au temps où la Joconde parlait (Jean Diwo) : pour moi un véritable coup de cœur, lu plusieurs fois. L’incroyable épopée des peintres de la Renaissance, traitée comme un roman. Partez à la rencontre, entre autres, de Botticelli, Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci et de leurs mécènes ;
  • La course à l’abîme (Dominique Fernandez) : la vie sombre et trépidante du Caravage, où le pire côtoie le meilleur comme dans un clair-obscur magistral ;
  • La jeune fille à la perle (Tracy Chevalier) : un incontournable ! Il ne s’agit plus de peintres italiens mais de Vermeer et d’une ambiance plus septentrionale, teintée d’une surprenante sensualité. Un livre également recommandé par Clélia Renucci.

Vous trouverez plusieurs interviews de l’auteure sur le web. En voici une, très complète, à propos de Concours pour le Paradis : Interview Clélia Renucci – Albin Michel

Je précise que ce roman m’a été envoyé dans la box « Secrets d’auteurs » dont je ne me lasse pas. Le magazine associé propose les reproductions des peintures réalisées dans le cadre du concours, la genèse du livre, les références littéraires de Clélia Renucci, et bien d’autres choses encore ! Je recommande (et c’est sincère, n’étant pas partie prenante dans cette entreprise).

Ce livre est pour vous si :

  • Vous avez l’âme d’un artiste ;
  • Vous aimez l’Histoire ;
  • Vous appréciez les livres qui enrichissent votre culture tout en vous distrayant.

Difficulté de lecture : **

Le petit plus : la dédicace que Clélia Renucci a bien voulu m’accorder ! « Une vision méconnue de la Venise renaissante”.

Dédicace de Clélia Renucci pour son roman Concours pour le Paradis

Dédicace de Célia Renucci pour son roman Concours pour le Paradis

Un autre petit plus : la magnifique couverture de l’édition Albin Michel représentant une peinture de Véronèse.

Le mot de la fin à Clélia Renucci : née de parents célèbres dans le monde de la culture (Pierre Miquel, historien ; France Renucci, maître de conférences à la Sorbonne), elle est essayiste et professeure de littérature française à New York. Concours pour le Paradis est son premier roman et, espérons-le, pas le dernier !

***

Concours pour le Paradis – Clélia Renucci

Editions Albin Michel 2018

ISBN : 978-2-226-39201-5

269 pages

Littérature française

Prix du premier roman 2018

Prix Grands Destins du Parisien Week-end