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De pierre et d’os – Bérengère Cournut

De pierre et d’os – Bérengère Cournut

De pierre et d’os est un petit bijou venu du Grand Nord. Ce roman de Bérangère Cournut offre un captivant mélange de poésie et de dépaysement. Le lecteur marche sur la glace aux côtés d’Uqsuralik, une jeune femme inuit, soudain séparée des siens par une brusque fracture de la banquise. Nous la suivons dans le froid arctique alors qu’elle s’avance, déterminée à survivre et trouver un nouveau foyer. Commence un long parcours initiatique, une quête de sagesse et de liberté, entre traditions et conditions extrêmes.

Perte de repères

Avant de lire De pierre et d’os, je ne connaissais rien à la culture inuit, si ce n’est quelques lieux communs parlant d’igloos ou d’esquimaux. J’ignorais que la banquise pouvait soudainement craquer et emmener hommes et bêtes à la dérive. Je ne savais rien du maniement du kayak ni de la chasse au harpon. Je n’avais jamais entendu aucun des chants récités par les peuples de la toundra.

En nous contant son histoire, Uqsuralik nous fait entrer dans l’inconnu, un monde de rites étranges inspirés par la nature, habité par les esprits autant que les humains. Pour apprécier la beauté de cette lecture, il faut accepter ce qui est différent pour l’observer. Admettre que ces règles étranges qui régissent la société inuit ont leur propre logique. Laissez-vous imprégner : après un temps, vous les trouverez harmonieuses. Elles décrivent une vie rude mais pleine de sens.

« Je crains aussi de chasser sur la toundra, car toutes les armes que je possède – ma lance, mon couteau, mon harpon – ont servi récemment à tuer des animaux marins. Si je touche un animal terrestre avec ça, je vais mettre son esprit en colère. Je préfère encore mourir de faim. »

Il faut accepter de ne pas toujours comprendre. Impossible d’appréhender certains épisodes du voyage d’Uqsuralik avec notre imaginaire d’occidentaux. La poésie de ces pages reste parfois hermétique mais elle berce le lecteur qui se prête au jeu et se laisse porter sans en maîtriser le courant.

Travail titanesque

Au cours de cette immersion je me suis interrogée sur l’auteure. Elle semble si bien connaître le grand Nord et les Inuit. Son nom pourtant sonne si français, francophone, européen ? Peut-elle a-t-elle quelques ancêtres chamanes en Alaska, en Laponie, au Groenland ?

Elle a brouillé les pistes. La banquise dont elle parle n’a ni époque, ni nationalité. Mais De pierre et d’os regorge de références à la culture inuit et au cercle polaire. Celles qui nous sont plus ou moins familières, les paysages blancs, les chiens de traîneau, la traîtrise des icebergs. Mais aussi un millier d’autres détails bien moins évidents : l’allure des campements, les outils de chasse et de pêche, les espèces d’oiseaux et de poissons, les objets rituels, les tabous, les prénoms, vêtements, ustensiles.

Le livre m’a réservé une ultime surprise : Bérangère Cournut n’a jamais vécu chez les Inuit mais elle a tout lu à leur sujet. C’est ce qu’elle explique au moment d’introduire le carnet de photographies qui clôt le roman. De vraies photos exhumées des archives du Muséum d’histoire naturelle de Paris. Ainsi ce portrait de Magito, jeune femme inuit immortalisée au tout début du XXe siècle. A-t-elle vécu ce qu’a vécu Uqsuralik ?

Source d’empathie

Il y aurait beaucoup à dire à propos du roman et des thèmes qu’il aborde.

Ce que j’en retiens surtout, c’est cette formidable ouverture sur l’autre. Le livre joue son rôle : proposer la découverte d’idées, croyances, modes de vie différents. Il permet d’apprivoiser ce que l’on ne comprend pas. Plutôt que chercher à le détruire. Il montre ce qui existe de meilleur en chacun. Et toutes ses imperfections. En nous parlant de l’autre, il nous renvoie à nous-mêmes.

Qui voudrait « assimiler » les Inuit après avoir lu un tel roman ? Qui voudrait que fonde la banquise ?

De pierre et d’os est pour vous si :

  • Vous voulez entendre la neige crisser sous vos pas ;
  • L’anthropologie vous intéresse ;
  • Vous aimez des formes d’écriture originales.

Difficulté de lecture : **

Le petit plus : la jolie couverture de cette édition, le format du livre, son toucher mat, la qualité de son papier. Un objet que l’on a très envie de conserver longtemps dans sa bibliothèque.

Pour en savoir plus : le magazine édité par la box littéraire Secrets d’auteurs et comportant une interview exclusive de Bérengère Cournut.

Retrouvez enfin l’auteure dans un extrait de l’émission “La grande librairie” posté sur le site des éditions Le Tripode.

De pierre et d’os m’a fait penser à cet autre roman, lu peu de temps auparavant : tigre ! tigre !, de Mochtar Luis. Il s’agit également d’une histoire de survie se déroulant cette fois dans l’île de Sumatra.

Tigre ! Tigre ! - Mochtar Lubis

Cinq hommes se retrouvent traqués par un tigre au beau milieu d’une jungle sauvage. Sous l’effet de la peur se révèlent les faiblesses. Autre climat, autres coutumes, mais pour le lecteur, même leçon d’humanité…

***

De pierre et d’osBérangère Cournut
Éditions Le Tripode, 2019
ISBN : 978-2-37055-212-9
219 pages
Prix du roman Fnac 2019
Littérature française

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tigre ! tigre ! – Mochtar Lubis
Éditions du Sonneur, 2019
ISBN : 978-2-37385-170-0
217 pages
Traduit de l’indonésien par Étienne Naveau
Littérature indonésienne

Miss Islande – Auður Ava Ólafsdóttir

Miss Islande – Auður Ava Ólafsdóttir

L’auteure de Miss Islande possède un nom un peu obscur pour qui n’est pas islandais. Sans doute ne vous dira-t-il rien. Mais si je vous parle du roman Rosa Candida, peut-être en aurez-vous déjà entendu parler. Il a reçu plusieurs prix et fait grand bruit lors de sa sortie en France, en 2010. Je ne l’ai pas lu. Je l’ai oublié dans une pile de livres. Quelle idiote ! Il faut que je répare cette erreur car Miss Islande m’a convaincue du talent d’Auður Ava Ólafsdóttir.

Atmosphère

J’ai eu quelques difficultés à comprendre pourquoi j’ai tant aimé Miss Islande. Les thèmes traités, j’en parle tout de suite, m’ont certes intéressée. Mais cela ne suffit pas à expliquer le plaisir avec lequel j’ai lu ce roman.

Il y a d’abord les paysages magnifiques de l’île glacée. Le roman parle de volcans, de campagne humide et des rues froides de Reykjavík. Ne croyez pourtant pas que le tout soit austère. L’auteure écrit sans dramatiser, ni même enjoliver. Nous sommes en Islande, c’est tout.

La même chose s’applique aux personnages. Nous suivons Hekla, une Islandaise qui, en 1963, quitte la ferme natale et se rend à la capitale pour vivre de son écriture. Elle a du talent mais à l’époque, une femme se marie, élève des enfants et prépare le smørrebrød, des boulettes de poisson ou du lompe faisandé.

Hekla et certains de ses amis se trouvent dans des situations difficiles mais tout est dit très simplement, au fil de la vie quotidienne. Des larmes décentes et un humour discret. Une mélancolie savamment distillée plutôt qu’une tristesse vulgaire. Ces personnages, le lecteur s’y attache comme on se lie à des amis fraîchement entrés dans notre vie. Il les quitte à regret lorsqu’arrive la dernière page.

Miss Islande est donc un roman d’atmosphère, sans action spectaculaire ni rebondissements excessifs. Sans ennui non plus. Les messages qu’il passe n’en sont que plus prononcés.

L'Islande de Auður Ava Ólafsdóttir

Les volcans d’Islande (crédit photo Adriankirby sur Pixabay)

Traditions et préjugés

Hekla est donc douée pour l’écriture.

« (…) j’ai envie de passer ma journée à lire quand je ne suis pas en train d’écrire. »

Mais ses aspirations se heurtent rapidement aux mœurs d’un pays patriarcal. La jeune femme n’est pas disposée à se marier ? Elle a un joli minois ? On la presse donc de participer à l’élection de Miss Islande. De toute façon quel autre choix pourrait-elle bien avoir ? Devenir reine de beauté, c’est plutôt flatteur, non ? Autre avantage, les vieux bonshommes de la capitale pourront ainsi la reluquer et la palper en toute impunité.

Les femmes islandaises des années 60 ne peuvent être qu’épouse ou poupée, muse pour les poètes si elles ont de la chance. Mais leur statut n’est pas le moins enviable. Les homosexuels n’ont pas leur place dans ce pays insulaire, isolé du monde et replié sur ses traditions. Ils y sont purement et simplement confondus avec les pires des pédophiles.

Les personnages de Miss Islande tentent pourtant de s’échapper à cette vie toute faite et pragmatique que l’on tente de leur imposer. Par leur créativité ils s’inventent d’autres existences, nourries par l’écriture, la littérature, la peinture ou le design.

Parviendront-ils à dépasser les préjugés et fuir leur morne condition ?

La fin est étonnante. Elle arrive tout en douceur, aussi naturellement que l’ensemble du texte. Toujours avec une pointe d’humour particulièrement savoureuse.

Difficulté de lecture : **

Miss Islande est pour vous si :

  • Vous aimez les romans engagés qui n’en ont pas l’air ;
  • Les inégalités vous révulsent ;
  • Vous aimez les récits poétiques.

Le petit plus : les joies couvertures graphiques des éditions Zulma.

Pour aller plus loin : qu’en est-il de l’Islande aujourd’hui ? L’île a fait beaucoup parler d’elle ces derniers temps par ses randonnées touristiques, ses polars, son équipe de football… et sa loi sur l’égalité salariale ! D’ailleurs, était-elle vraiment en retard dans les années 60 en ce qui concerne le statut des femmes ? N’oublions pas qu’en France, ces dernières n’ont eu la possibilité d’ouvrir seules un compte en banque qu’en 1965… Quoi qu’il en soit, l’histoire proposée dans ce roman se déroule il y a plus de 50 ans. Mais elle possède des sonorités bien actuelles.

Envie d’un autre roman à propos de l’Islande ? Je vous propose A la grâce des hommes (Hannah Kent) ou Un marin chilien (Agnès Mathieu-Daudé)

***

Miss Islande – Auður Ava Ólafsdóttir

Éditions Zulma 2019 (pour la traduction française)

ISBN : 978-2-84304-869-2

288 pages

Prix Médicis Étranger 2019

Littérature islandaise – Traduit de l’islandais par Éric Boury – Titre original : Ungfrù Ísland

La capitale – Robert Menasse

La capitale – Robert Menasse

Vous recherchez un roman à la fois instructif et atypique ? Lisez donc La capitale, de Robert Menasse ! Au moment d’écrire cette chronique, me voilà bien embarrassée. Tant à dire… Pourtant rien ne me vient à l’esprit. Car c’est un livre complexe qui ennuie et captive tout à la fois, traitant de thèmes essentiels et interrogeant notre identité profonde. Un peu à l’image de cette Union européenne dont il est ici question. Voici finalement ce que j’ai retiré de cette lecture…

L’Union européenne, cette inconnue

Je suis née en France, bien après la signature du traité de Rome. Au collège, on m’a parlé de CEE, de CECA, de marché unique et du mur de Berlin. Lorsque j’étais étudiante, je pensais chimie et concours, et n’entendais que d’une oreille les discussions à propos de « Maastricht » ou de « Schengen ». En tant que professionnelle débutante, j’ai vécu, perplexe, le passage à l’euro.

Et ainsi de suite.

J’ai grandi avec l’Europe, omniprésente, autant qu’avec le sentiment de sécurité patiemment instauré dans nos contrées (et seulement dans nos contrées) au lendemain de la seconde guerre mondiale. Je suis donc une terrienne éminemment privilégiée.

Robert Menasse me le rappelle dans La capitale. Difficile d’écrire le résumé d’un tel roman ! Un meurtre a eu lieu à Bruxelles ; la Direction générale de la culture prépare un événement pour redorer le blason de la Commission européenne auprès du grand public ; une fonctionnaire ambitieuse enrage de ne pas avoir obtenu la situation qu’elle briguait ; un cochon fou court dans les rues et terrorise les passants, etc.

Les personnages se croisent dans ce roman, souvent sans se voir ni comprendre ce qui se joue. Tous ont pourtant un point commun : ils appartiennent à l’Europe et ont contribué à la bâtir telle qu’elle est aujourd’hui. L’Europe, avec ses nobles causes, ses absurdités et ses coulisses.

Une nébuleuse. D’ailleurs, l’Union européenne, qu’en savez-vous vraiment ? En connaissez-vous l’histoire, le fonctionnement, la raison d’être ?

Je me suis moi-même interrogée pour m’apercevoir que j’avais beaucoup oublié et ignorais les fondamentaux de ce qui, pourtant, fait partie intégrante de ma vie quotidienne. Merci donc à l’auteur pour cette prise de conscience.

Et pour ceux d’entre vous qui aimeraient aussi se rafraîchir la mémoire, voici deux liens intéressants, pour reprendre les choses à leur début :

Ça ne mange pas de pain.

Un style symbole de l’Union européenne

Mais revenons-en au roman.

Une poignée de personnages donc, de nationalités variées (grecque, allemande, belge, autrichienne, polonaise, etc.) et d’aspirations diverses. Chacun possède ses propres motivations, son expérience, son niveau de sagesse. Jeunes, vieux, malades, dépressifs, arrivistes, idéalistes, manipulateurs… Un mélange des genres détonnant.

Le style est lent, plein de tours et de détours. Des problèmes et des solutions apparaissent sans pour autant se rencontrer. L’écriture emprunte autant de couloirs qu’il n’en existe sans doute dans les grands bâtiments bruxellois dédiés aux affaires européennes.

« L’Europe est un chantier où l’on s’égare. »

Robert Menasse s’attache à décrire les lourdeurs administratives, les manigances des uns et des autres et les incongruités propres à ces institutions européennes : comment diable faire progresser une barque aussi massive, quand chacun souque dans un sens différent, selon son propre rythme, avec ses propres rames ?

Au milieu de ce beau monde court un cochon affolé, métaphore de l’unité économique si difficile à mettre en place.

Il peut s’inquiéter, le cochon, tout le monde veut sa peau.

L’ensemble ne manque pas d’humour, en témoignent les réactions burlesques des journalistes et autres experts de pacotille à propos du fait divers.

Bruxelles, La capitale, Robert Menasse
Bruxelles, La Commission européenne
(crédits photo NakNakNak)

Robert Menasse, défenseur de l’UE

Mais ne croyez pas pour autant que Robert Menasse soit un détracteur, voire un opposant à l’Union européenne. Bien au contraire. Le fait qu’il en dénonce les dysfonctionnements n’apporte que plus de force à son plaidoyer.

L’autre grand thème du roman réside dans la genèse même de l’idée européenne. A l’heure des grandes crises, crash financier, Brexit, terrorisme, afflux de migrants, beaucoup oublient en effet ce qui a motivé la création de ces institutions.

« Jamais plus – ça, c’est l’Europe. Nous sommes la morale de l’Histoire ! »

L’auteur rappelle que l’Europe est née au lendemain de la guerre pour mettre fin aux déchirements entre les pays du Vieux Continent. Il fallait se préserver à jamais des horreurs de l’holocauste et « empêcher, à l’avenir, l’égoïsme national ».

Le nationalisme… Ou la cause incontournable des conflits, du racisme et de la négation des Droits de l’Homme.

Telle est la grande idée que défend l’auteur.

Telle est la grande idée que défend avec brio l’un de ses personnages dans un discours mémorable, assorti d’une proposition inédite : la vision utopique d’une Europe transcendant la souveraineté des nations.

Vous êtes-vous déjà demandé ce qui définissait vos origines ? Ou plutôt l’aspect géographique de vos origines ? Êtes-vous attaché à votre pays, votre région, votre village, au point parfois d’en détester votre voisin ? Ou d’en avoir peur ?

Nous faire réfléchir à ces questions en apparence anodines est l’un des grands mérites de ce roman. L’Europe est un héritage. Que choisirons-nous d’en faire ?

La capitale de Robert Menasse est pour vous si :

  • Vous appréciez l’humour qui se mérite et les intrigues progressant lentement (mais sûrement) ;
  • La multiplicité des personnages ne vous effraie pas ;
  • Vous aimez réfléchir aux grandes controverses du monde actuel.

Difficulté de lecture : ***

Ce livre fait partie de la sélection de la box littéraire Secrets d’Auteurs.  Le magazine qui l’accompagne vous propose de partir à la rencontre de Robert Menasse mais aussi d’Olivier Mannoni, traducteur de ce roman. Il contient par ailleurs une présentation intéressante de la traduction contemporaine et de ses enjeux.

Le petit plus : l’atmosphère bruxelloise qui imprègne le roman.

***

La capitale, Robert Menasse
Éditions Verdier pour la traduction française, 2019
ISBN : 978-2-37856-010-2
Titre original : Die Hauptstadt
Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni
439 pages
A reçu le soutien du ministère des Arts et de la Culture autrichien

 

En attendant la neige – Christine Desrousseaux

En attendant la neige – Christine Desrousseaux

J’ai eu le doute du début à la fin : ce livre est-il un thriller ? Ou faut-il que je le classe plutôt dans la catégorie « tranche de vie » ? En attendant la neige, roman de Christine Desrousseaux, est un peu déroutant. Mais également très prenant…

Un contexte

J’ai d’abord commencé ce livre pour le contexte de l’histoire : Véra, une femme presque détruite par un drame familial, un accident de la route qu’elle a causé, a besoin de faire le vide autour d’elle. Elle recherche la solitude et le silence pour être à nouveau capable de réfléchir et décider si, oui ou non, elle est encore capable de vivre après l’horreur.

Le contexte, c’est cet exil volontaire, cette fuite à la fois salutaire et inquiétante. C’est cette montagne bordée de forêt sur laquelle elle trouve refuge. C’est cette neige que l’on attend, qui peut-être rendra sa blancheur au monde, ou bien étouffera tout.

Avec ou sans tragédie, on a tous envie, un jour, de ralentir, regarder vers l’arrière pour mieux repartir ensuite. Sans doute a-t-on tous envie, un jour, de forêt ou de désert, d’un terrain vague où rien ne bouge. En attendant la neige.

C’est donc ce qui m’a poussée à ouvrir le roman. J’étais curieuse  de  savoir comment s’en sortirait Véra et ce qu’il adviendrait d’elle.

Le suspense

Et puis voilà qu’apparaissent les codes du thriller. L’isolement seul n’était pas suffisant. Alors d’autres personnages s’invitent et créent le mystère. L’inconnu tantôt inquiétant, tantôt rassurant. Les villageois, les uns accueillants ; les autres carrément hostiles. Des événements se produisent, que cette femme déroutée ne peut expliquer. Un secret affleure, au parfum de meurtre.

Le tout est bien mené, sans trop en faire.

Sans en faire suffisamment pour que le lecteur se sente vraiment installé dans un thriller. Ce fameux doute qui subsiste entretient le suspense. Véra se fait-elle de fausses idées ? A-t-elle simplement toutes les peines du monde à refaire surface ? Est-elle en danger ?

Résultat : les pages ont défilé et je me suis endormie bien tard pour terminer et enfin comprendre.

Thriller ou pas thriller ?

Littérature blanche ou littérature noire ?

Vous pensiez sérieusement que je vendrais la mèche ?

En attendant la neige est pour vous si :

  • Vous voulez un livre qui vous embarque (dans une ambiance plutôt féminine !) ;
  • Le mélange des genres littéraires ne vous fait pas peur ;
  • Vous aimez le froid et les ambiances montagnardes.

Voici également deux autres livres atypiques au suspense certain : L’île de Tôkyô / La créature des 7 vallées.

Difficulté de lecture : **

A propos de l’auteure :

Elle est originaire du Nord et j’ai donc eu la chance de la rencontrer rapidement lors d’un salon du livre. Après un passage à Paris où elle a exercé de nombreux métiers, elle est aujourd’hui installée à Lille. Christine Desrousseaux est à la fois conceptrice-rédactrice en publicité et romancière. En attendant la neige n’est pas son premier opus. Nouvelles, livres pour enfants, romans policiers… J’ai déjà repéré Mer agitée que je lirai sans doute prochainement.

***

Editions Calmann Lévy, 2019
ISBN : 978-2-7021-6361-0
287 pages
Littérature française

Être écrivain public : La Papeterie Tsubaki (Ogawa Ito)

Être écrivain public : La Papeterie Tsubaki (Ogawa Ito)

La papeterie Tsubaki, Ogawa Ito

Si je vous dis « écrivain public », à quoi pensez-vous ? Sans doute à un scribouillard d’un autre temps, binocle sur le nez, grattant un parchemin d’une longue plume affutée. Ou peut-être à une permanence en mairie, la possibilité de faire rédiger ces ennuyeux courriers administratifs pour envoyer une demande ou poser une réclamation. C’est un métier en apparence désuet. Mais qui se réinvente aujourd’hui, sous d’autres noms.

Être écrivain public au Japon

Le roman dont je parle ici raconte l’histoire d’Hatoko. C’est une jeune japonaise ; elle a un peu voyagé mais s’installe pourtant à Kamakura, petite ville côtière au sud de Tokyo pour y reprendre la papeterie Tsubaki, héritée de sa grand-mère. Son aïeule décédée l’a élevée de façon stricte et sans démonstration d’affection. Elle lui a transmis son art de la calligraphie et le métier d’écrivain public. Hatoko a commencé par se rebeller (trop de discipline et d’austérité !) mais a fini par faire sienne cette activité passée de mode.

Être écrivain public au Japon n’est pas chose facile. Les Occidentaux sont chanceux : environ 26 signes à dompter, en minuscules et majuscules. Quelques règles complexes à la logique tirée par les cheveux. Des verbes en début ou en fin de phrase selon les pays. Des accords, des déclinaisons, des irrégularités, des conjugaisons.

Rien de bien compliqué comparé aux 2000 signes (et c’est là le minimum syndical) que doivent maîtriser les japonais pour commencer à écrire correctement. La calligraphie est un art exigeant. A faire fuir tout être pragmatique en recherche d’efficacité.

« Il fallait mémoriser un nombre incommensurable de choses. »

Comme nous, les japonais se sont pourtant mis aux e-mails et leurs doigts glissent désormais sur des claviers ou des écrans de smartphone. Mais leur pays reste une terre fortement ancrée dans ses traditions. Alors l’écrivain public y a encore sa raison d’être. Cartes de vœux d’été, lettre de rupture d’amitié, condoléances… Autant de circonstances où l’on met les formes. C’est ainsi que des clients inattendus poussent la porte de la papeterie Tsubaki pour requérir les services d’Hatoko.

Une ambiance toute japonaise

Amateurs d’action, s’abstenir ! Le roman est lent. Ici, on prend le temps de boire le thé. La jeune femme prend son métier très à cœur. Chaque courrier est longuement réfléchi. Quel papier choisir ? Ancien, lisse, rugueux, blanc, moins blanc ? A chaque circonstance, sa texture, sa dimension, son toucher. Il en va de même pour l’encre et l’instrument. Quelle couleur ? Diluée, délavée, concentrée ? Pinceau ou stylo ? Quel stylo ? L’encre peut avoir la couleur des yeux de l’expéditeur ou refléter ses sentiments.

Vous trouvez ça absurde ? Pensez-y.

« Même la plus humble carte postale, du moment qu’elle est manuscrite, garde la trace vivante de l’esprit et du temps de celui qui l’a rédigée. »

Vous êtes-vous déjà posé certaines questions au moment d’écrire une vraie lettre, non dématérialisée ? Moi oui.

Je n’utilise pas de timbre joyeux ou coloré pour envoyer ma déclaration d’impôt, pas de stylo plume pour noter l’adresse sur l’enveloppe (la pluie risquerait de l’effacer), pas d’encre bleue pour un mot de condoléances. J’achète encore des cartes pour certaines occasions, sachant que cela sera plus apprécié qu’un texto. Je soigne la courbe de mon écriture lorsque j’écris un billet d’absence aux professeurs de mes enfants (aucune envie d’avoir une sale note !).

Tout cela a un certain charme, pas vrai ?

Calligraphie, être écrivain public au Japon

Écrivain public au Japon – La calligraphie

Hatoko pousse son expertise jusqu’à modifier sa façon de tracer les idéogrammes selon le profil de son client : il existe des écritures de femmes, d’hommes, de jeunes, de personnes plus âgées, d’amoureux transis, d’indécis ou d’individus en colère.

« L’écriture est le reflet de ce qu’on est. »

Elle a d’ailleurs passé des jours entiers à s’exercer dans sa jeunesse. Dessiner à l’infini le même symbole jusqu’à ce qu’il soit parfait. La calligraphie exige une extrême concentration. C’est une méditation. Lire ce livre, c’est ralentir.

Écrire pour les autres, passé ou avenir ?

Existe-t-il encore des écrivains publics ailleurs qu’au Japon ? En France ? Bien sûr ! L’orthographe reste un marqueur social et tout le monde ne la maîtrise pas. Un peu d’aide n’est jamais inutile au moment d’écrire un CV ou un courrier sensible.

Mais les écrivains publics d’aujourd’hui se sont adaptés. Ils ont des sites Internet et proposent leur aide pour toutes sortes de mission : rédiger l’histoire d’une vie, des articles de blog, des livres pratiques ou des romans. Leur métier a évolué : on n’écrit pas sur le web comme sur du papier à lettres. De nouvelles règles sont apparues : les textes doivent plaire à Mister Google sous peine de ne jamais être lus ; les internautes sont des gens pressés qui picorent ici et là, et se lassent vite ; les spécialistes du développement personnel rêvent d’écrire un feel good book pour asseoir leur notoriété ; les célébrités ne pensent qu’au Tweet qui fera le tour de la planète.

Les écrivains publics existent toujours et plus que jamais. Ils se nomment aujourd’hui « écrivains fantômes », « rédacteurs web », « copywriters », « storytellers », « coachs en écriture », « community managers », que sais-je encore ? Ils se sont diversifiés et digitalisés. Je le sais, j’en ai fait mon métier !

Quoi qu’il en soit, même exercée via Internet, cela reste une activité favorisant les contacts humains. Comment prêter sa plume à quelqu’un sans apprendre à le connaître ? Hatoko l’a bien compris et chacune de ses missions commence par une rencontre.

« Une lettre, c’est comme l’incarnation d’une personne. »

L’écriture, l’imprimerie, Internet. Quelle sera la prochaine révolution humaine ? Des robots-rédacteurs ? Certains en parlent. Moi, ça me fait sourire même si c’est très plausible. J’ai la faiblesse de croire qu’un texte écrit avec son âme dépassera toujours les performances d’une machine.

Ce livre est pour vous si :

  • Les atmosphères studieuses ne vous effraient pas ;
  • Vous êtes curieux de la culture japonaise ;
  • Vous voulez baisser votre fréquence cardiaque le temps d’un roman.

Difficulté de lecture : **

Le petit plus :

La reproduction exacte des lettres écrites par Hatoko dans le livre. C’est l’occasion de visualiser l’écriture japonaise, dont les caractères tombent à la verticale, comme une pluie de dessins symboliques et poétiques.

***
La papeterie Tsubaki – Ogawa Ito
Editions Philippe Picquier pour la traduction en langue française
ISBN : 978-2-8097-1356-5
375 pages
Titre original : Tsubaki bunguten
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Littérature japonaise