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Lire, écrire, transmettre. C’est la devise et la raison d’être de ce blog. Donner envie de lire ; vaincre la peur d’écrire ; transmettre émotions, savoir-faire et tant d’autres choses encore. Lors de mes flâneries dans les salons du livre, je rencontre nombre de personnes animées des mêmes intentions. C’est le cas d’Anne Libotte, auteure jeunesse et fondatrice de la maison d’édition Entre 2 Pages. Son discours passionné m’a marquée tant il est en lien avec ce que j’essaie d’accomplir avec ma Pile de Livres. Son combat ? Amener les jeunes à la lecture, et notamment les enfants dyslexiques pour qui le livre se transforme trop souvent en objet d’ennui et de tourment. Retour sur notre conversation…

Pouvez-vous me présenter la maison d’édition Entre 2 Pages ?

L’aventure a commencé il y a longtemps, alors que j’étais moi-même écolière et que j’avais énormément de difficultés dans l’apprentissage de l’écriture et de la lecture. À l’époque, ce genre de trouble n’était pas vraiment détecté. Rien n’était fait pour comprendre ni accompagner les enfants qui en souffraient. J’ai traîné ça toute ma vie, sans jamais connaître mon véritable problème

Mais la fatalité n’existe pas puisque je suis devenue assistante maternelle et qu’aujourd’hui je suis auteure. Rien n’est jamais perdu, pas vrai ?

Ma première idée, lorsque j’ai commencé à écrire, était d’aider les enfants qui n’aiment pas la lecture. Je me suis attelée à un premier roman, m’efforçant de lui donner la forme la plus attractive possible : des textes plus aérés, une police de caractères plus grande, des illustrations, peu de pages. Sur le fond, il s’agissait d’une intrigue policière avec des personnages auxquels il était facile de s’identifier.

J’ai rapidement proposé des animations dans les écoles : j’expliquais aux enfants qu’un livre est d’abord un objet, une couverture, du papier, des dessins. Le résultat du travail de nombreuses personnes, un auteur, un illustrateur, un éditeur, etc. Et à l’autre bout de la chaîne, une personne qui l’achète pour le lire ou pour l’offrir. Je leur demandais ce qu’il faut, selon eux, pour écrire une histoire. Nous discutions ensemble d’une thématique. Je les amenais à considérer la lecture d’un œil neuf.

Dans les salons auxquels je participais, je récoltais d’excellents retours, mais certains parents me disaient aussi que leurs enfants dyslexiques ne parviendraient pas à lire mon roman. Alors je me suis accrochée et j’ai cherché des professionnels susceptibles de m’aider. Je n’y connaissais rien, si ce n’est ce que m’avait appris ma propre expérience. J’ai finalement rencontré Marie-Jeanne Petiniot, directrice du Centre Pygmalion à Leroux (Namur). C’est elle qui m’a aidée à écrire mon premier livre adapté aux enfants dyslexiques.

Anne Libotte et ses livres pour enfants dyslexiques

Anne Libotte au salon du livre de Mons en 2018

 

Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Il existe de nombreuses formes de dyslexies. Disons que pour une personne dyslexique, la lecture est extrêmement difficile, car les lettres bougent. Elles ne tiennent pas en place sur le papier et tout finit par se mélanger.

Alors nous avons réfléchi à certaines astuces pour contourner le problème. En voici quelques-unes.

Mes livres contiennent peu de texte pour éviter le découragement. Les illustrations sont toujours sur la page de droite, la première qui apparaît lorsque l’on ouvre le livre. Le dessin donne envie à l’enfant de s’intéresser à l’histoire. J’utilise un écartement plus important entre chaque lettre et chaque phrase. Les textes ne sont jamais trop proches des illustrations pour éviter qu’ils ne s’y perdent. J’utilise également les couleurs pour marquer les syllabes. Les lettres muettes sont en gris sauf s’il existe une liaison entre deux mots.

Livre adapté aux enfants dyslexiques

Une police et une graphie adaptées aux enfants dyslexiques

 

Il existe par ailleurs des polices d’écriture particulières, adaptées aux personnes dyslexiques : le bas des lettres est plus épais, ce qui donne une impression de relief. L’une d’elles s’appelle OpenDyslexic et se télécharge facilement. Mais il est également possible d’utiliser des lettres sans fioritures, comme celles composant les polices Arial ou Comics sans MS.

Tout est fait pour faciliter la lecture et donner aux jeunes l’envie d’aller plus loin. Ces livres sont adaptés aux enfants dyslexiques bien sûr, mais également à tous ceux en cours d’apprentissage.

Et vous avez finalement créé votre propre maison d’édition ?

Au départ, j’ai tenté de m’auto-éditer. Mais cela ne m’aidait pas : il était difficile d’être visible et les libraires se montraient réfractaires. Pourtant nous savions que nos livres étaient bons. Alors, pourquoi ne pas devenir éditeurs ? Mon mari et moi avons créé Entre 2 Pages, maison d’édition à compte d’éditeur, en ASBL (Association Sans But Lucratif). Nous pouvions enfin agir de manière plus efficace pour amener un plus grand nombre de jeunes vers la lecture.

Maison d'édition Entre 2 Pages

Pierre, des éditions Entre 2 Pages

 

Avez-vous une anecdote à propos de votre parcours ?

Je peux vous expliquer comment j’en suis venue à l’écriture : simplement grâce à un sac repéré sur Facebook. Un sac orné d’une magnifique illustration. J’ai eu le coup de cœur. J’ai contacté sa créatrice pour le lui acheter. Elle a accepté et nous nous sommes mises d’accord pour nous rencontrer chez elle, près de Paris. C’était l’occasion de passer un week-end bien sympathique dans la capitale française. La créatrice m’a offert l’une de ses illustrations, réalisée dans le but de personnaliser un futur sac. Le dessin me faisait penser à une revue que je lisais quand j’étais jeune, Les petites parisiennes. Sur le chemin du retour, l’escapade m’a donné l’idée d’un livre.

Mon premier roman et ma nouvelle aventure de vie étaient en route.

Aujourd’hui les illustrations ont toujours une grande importance pour Entre 2 Pages. Nous changeons de partenaire à chaque ouvrage. Jusqu’à présent, nous avons surtout travaillé avec des illustratrices débutantes ainsi que de toutes jeunes filles de 15-16 ans, bourrées de talent et qui ne demandent qu’à prendre confiance en elles. De cette manière elles obtiennent une première référence à présenter et cela les aide à se faire remarquer ou à poursuivre leurs études. Nous voulons également promouvoir les jeunes qui souhaitent écrire ou dessiner !

Puisque vous évoquez le sujet, que diriez-vous à quelqu’un qui n’ose pas écrire ?

Je suis bien placée pour affirmer que tout le monde peut mettre ses idées sur papier. Qu’il est important de ne pas lâcher et d’aller au bout de ses rêves.

Je donnerais aussi un conseil pratique, tout simple : il faut écrire dans un carnet ce qui vient, comme ça vient, et tout garder. Un jour on se relit et l’aventure démarre…

Et vous, que lisez-vous ?

Je suis plutôt attirée par les enquêtes policières ou les récits de voyage. Les livres comportant une part de réalité, les histoires dans lesquelles les héros accomplissent ce qui leur tient à cœur.

Y a-t-il un livre ou un écrivain qui vous ait marquée ?

Oui, Béatrix Potter et son personnage de Pierre Lapin. J’adore ses livres ! Et j’aime aussi l’époque où elle a vécu, fin dix-neuvième, début du vingtième siècle.

Je connais déjà la réponse, mais je vous pose l’incontournable question : que voulez-vous transmettre ?

Quand j’étais petite, je n’aimais pas la lecture. Cela m’a longtemps empêchée de faire ce que je voulais. Aujourd’hui, il est vraiment important pour moi d’aider les enfants dyslexiques et tous ceux qui apprennent à lire ou peinent à apprendre.

Je continue mes interventions dans les écoles. J’aimerais aussi parler aux futurs enseignants, leur expliquer qu’ils auront sans doute deux ou trois enfants dyslexiques dans leur classe. Mes livres ne conviennent pas à tous les cas de figure, mais ils y trouveront quelques idées, pourront aller plus loin et s’adapter à chaque enfant.

Les livres jeunesse

Les livres jeunesse des éditions Entre 2 Pages

 

J’aimerais également aider les parents, souvent déroutés par le problème. Je veux leur donner quelques clés issues de mon expérience. Et pourquoi pas organiser des ateliers, à mon niveau. J’ai récemment élaboré un questionnaire pour déterminer les besoins des personnes confrontées au problème. Je lance un appel aux professionnels et aux parents, j’ai besoin de leur retour pour compléter mon travail et concrétiser ces ateliers. [N.D.A. : le questionnaire est en ligne jusqu’au 10 mars 2020. Si vous lisez cet article plus tard, Anne sera toujours heureuse de recevoir vos commentaires via son site Internet ou sa page Facebook !]

Mon approche est toujours la même : je suis comme ces parents, ma fille ayant également connu un apprentissage difficile de la lecture. Alors, que puis-je leur apporter ? J’aimerais leur transmettre quelques trucs et astuces pour les aider au quotidien, en complément de ce que peut amener la théorie.

La maison d’édition, les livres pour les enfants dyslexiques, les livres jeux, les romans que nous proposons, le choix des illustrations, tout est orienté vers le même objectif : amener les jeunes à la lecture, et ce, dès leur plus jeune âge !

***

Quel beau message, quelle belle intention, n’est-ce pas ?

J’ai toujours été intriguée par la dyslexie et je remercie Anne de me l’avoir fait découvrir. J’espère vivement que ses livres pourront aider un maximum de jeunes. Alors, n’hésitez pas et partagez cet article autour de vous !

Si les livres adaptés aux enfants dyslexiques vous intéressent, sachez qu’ils sont désormais distribués en France par « Espace orthophonie », 9 rue Raymonde Bail à 14000 Caen (02 31 29 90 17 – commande@espace-orthophonie.fr)

 

Et pour quelques-uns de mes propres trucs et astuces, lisez « Comment faire lire les enfants sans s’arracher les cheveux » !